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Genre et développement.
L’égalité de genre au Gabon et en Afrique

Judith Doutsona, Institut de Recherche en Sciences Humaines, Gabon


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C’est dans les années 1960 qu’émerge la notion de développement en Afrique. Dans le contexte tiers-mondiste de la période postcoloniale naissante, cette notion s’est d’emblée érigée en leitmotive des discours politiques et institutionnels ainsi que des programmes d’action (M. Remondo, 2014). En d’autres termes, c’est à cette période que le développement passe du débat politique à la réalité par la construction d’infrastructures sanitaires et scolaires, mais aussi par la création d’emplois salariés, etc. Il faut attendre les années 1970, et précisément 1975 décrétée par les Nations Unies « année de la décennie de la femme » pour assister à un changement de stratégie politique faisant désormais apparaître les femmes dans la production, la gestion et l’administration des projets de développement en Afrique. Ainsi espérant-on réduire les disparités socioprofessionnelles associées aux politiques de développement afin de réduire les inégalités entre femmes et hommes dans la gestion des affaires publiques. Toutefois, à l’épreuve des faits, les discours volontaristes n’ont réellement rien amélioré de la situation des femmes africaines, et de la femme gabonaise en particulier.

Analyser le thème « genre et développement » à travers la conjonction « et » qui les relie implique d’appréhender les deux notions ici associées : d’une part, celle de « genre », et d’autre part, celle de « développement ». Deux interrogations s’imposent. La première est de celle de savoir comment les femmes ont été associées aux politiques de développement. La seconde vise à comprendre pourquoi, au-delà des discours volontaristes, des résistances se dressent, qui retardant la pleine réalisation légale de l’égalité entre hommes et femmes en Afrique.

Eu égard à ce qui procède nous nous proposons d’engager une réflexion visant à évaluer l’impact de l’approche genre sur la vie des femmes, corrélativement aux politiques d’aide au développement. L’objectif de cette contribution est d’analyser l’inefficacité des discours égalitaristes promus par les organismes internationaux, les bailleurs de fonds et adopté par l’Etat gabonais. Pour ce faire, nous tenterons de définir les notions de « genre » et « développement », puis discuterons des « outils d’analyse de l’approche genre ». Enfin, on s’intéressera à comprendre les résistances au concept d’égalité des sexes en Afrique en général, au Gabon en particulier.


1. Autour de l’approche genre : essais de définitions et problématiques associées


1.1. Le « genre » : entre construit social et culturel
En termes définitionnels, la notion de genre renvoie à des réalités conceptuelles diverses. Pour leur part, L. Bereni et alii la présente comme un « système qui produit une bipartition hiérarchisée entre les hommes et les femmes, et les sexes renvoient aux groupes et catégories produites par ce système » (2012, 10). Chaque société, voire chaque sous-ensemble culturel au sein des sociétés, structurent un système de genre, c’est-à-dire un ensemble de normes, de croyances, de connaissances sélectives qui vont informer (ou désinformer dans de nombreux cas) les hommes et les femmes, guider les comportements sexués, imposer des rôles, valoriser des attitudes et en condamner d’autres [1]. Pour nous, le terme genre désigne donc un rapport social. Les différences de statuts entre hommes et femmes et les rapports qui en découlent ont un caractère socialement construit, et en conséquence contingents. C’est dans cet esprit que Simone de Beauvoir écrit dans Le deuxième sexe : « on ne nait pas femme : on le devient » (1976, 13). Autrement dit, les différences entre femmes et hommes ne sont pas forcément le produit d’un déterminisme biologique mais bien d’une construction sociale.


1.2. Le développement, une notion autour des transformations sociales
A propos de la notion de « développement », c’est à l’économiste François Perroux que nous recourons pour en appréhender le sens. Perroux présente en effet le développement comme une « combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement le produit réel global » (1991, 191). Cette définition prend en compte la croissance économique, le développement social et mental. En d’autres termes, elle renvoie à l’amélioration du bien-être de femmes et d’hommes constitutifs d’une société, d’une nation, voire d’un Etat.

Pour Le Petit Robert, le développement d’un pays désigne « une région où l’économie n’a pas atteint le niveau des pays industrialisé » (2003, 733). Ici, le développement est perçu comme un retard à rattraper par rapport aux économies occidentales, et dont l’impératif est la transformation sociale par accroissement du niveau de vie général, corrélativement à des indicateurs comme le Produit National Brut (PNB), etc. Le développement invoque donc un changement structurel et global de la société au moyen de la production économique. Aussi étend-on l’entendement de cette notion à celle de plus en plus médiatique de « développement durable » qui prend en compte le souci de justice et d’équilibre entre les sexes, comme c’est également le cas pour l’« approche genre » dans les problématiques de développement.


1.3. Les femmes du monde dans les projets de développement
La recherche de la croissance économique en Afrique était, jusque dans les années 1970, le seul critère de développement auquel de nombreux Etats continentaux s’étaient volontairement arrimés. Ainsi, les politiques publiques ne visaient-elles pas moins que l’investissement dans les infrastructures destinées à créer des emplois et accroître, par ce biais, la qualité de vie sociale et économique. De manière générale, les femmes ne faisaient pas l’objet d’une attention particulière, ni d’un traitement spécifique. « Elles étaient négligées dans tous les aspects du développement et la population féminine était analysée essentiellement à travers le prisme de la population masculine » (A. Labourie-Racapé, I. Puech Isabelle, 2005. 407). Il faut attendre les travaux de l’économiste Esther Boserup pour voir émerger un changement de philosophie autour du développement, notamment grâce aux problématiques telles que, d’une part, « les femmes dans le développement », et d’autre part, l’« intégration des femmes au développement » (1970). Cette nouvelle perspective intégrant la place et le rôle des femmes dans les structures pro-développements sera adoptée par les instances internationales, les bailleurs de fonds et les Organisations Non Gouvernementales (ONG) qui se souciaient des conditions de vie des femmes dans les pays du sud. Toutefois, notons que les travaux d’Esther Boserup apparaissent dans un contexte de remise en cause du model patriarcal dominant dans le monde. En effet, dans les années 1960, les mouvements de femmes – tels que le Mouvement de Libération des femmes en France (MLF) – prennent conscience d’une oppression spécifique : l’invisibilité du travail domestique considéré comme gratuit car réalisé par les femmes dans un cadre purement privé. Les féministes ont alors cherché à expliquer la persistance de la subordination des femmes, en critiquant les analyses qui se limitaient aux rapports de classe sans prendre en considération les inégalités entre les sexes. Dans les pays en développement, la construction d’une image dévalorisante de la femme est dénoncée. Les organisations des femmes africaines vont rejeter la représentation coloniale de la femme, muette, victime, impuissante, traditionnelle, et qui ne se mobilise pas, alors que la femme occidentale serait, elle, éduquée, moderne, active sur le marché du travail, libre de disposer de son corps, de sa sexualité et de prendre de décisions. Au Sénégal par exemple, « le combat pour le droit de vote est allé de pair avec celui contre la discrimination des femmes autochtones vis-à-vis de celles originaires de la puissance coloniale qui, elles, étaient autorisées à voter » (I. Attané, C. Brugeilles, W. Rault, 2014, 76).

C’est donc un problème de discrimination, question universelle, qui a été à la base de la désignation de l’année 1975 comme année internationale de la femme et année de la Décennie des Nations Unies pour la femme [2]. En effet, la mise en place de politique d’égalité des sexes a été fortement encouragée par l’ONU qui, après avoir créé une commission sur la condition de la femme en juin 1946, recommanda à partir de 1967 à ses Etats membres de mettre en place des gouvernances permanentes comparables. Ainsi, sous la pression des organisations de femmes, diverses instances internationales ont-elles été créées, dont en 1967, la Convention sur l’Elimination de toutes les Formes de Discriminations à l’Egard des Femmes (CEDEF). En 1979, le CEDEF fournissait d’importantes bases normatives aux politiques d’égalité des sexes. Il développa une conception large de l’égalité, incluant la possibilité de « mesures temporaires spéciales » (article 4 de la Convention) en faveur des femmes, identifiant un vaste ensemble de domaines concernés par la promotion de l’égalité des sexes : liberté fondamentales, prostitution, vie politique, éducation, emploi, santé, mariage et vie de famille.
Désormais, les organisations de femmes s’appuieront sur le CEDEF pour faire avancer les questions relatives aux inégalités de genre. Car, les enjeux ne sont plus le droit de vote, mais les droits économiques et sociaux découlant des rapports de pouvoirs culturellement fondés, et qui induisent des systèmes sociaux (entre hommes et femmes) aux interdépendances inégalitaires. Un champ d’études sur les femmes dans le développement se constituera, alimentant les théories féministes et les réflexions sur le « genre » [3].

En plus, les conférences mondiales sur les femmes organisées périodiquement par l’ONU – Mexico, 1975 ; Copenhague, 1980 ; Nairobi, 1985 ; Beijing, 1995 –, ont constitué des moments clés pour la réaffirmation des priorités en faveur de l’égalité des sexes, non seulement au niveau international, mais aussi au sein des Etats membres. Le développement des politiques visant à promouvoir le statut des femmes s’inscrivit alors dans un contexte plus général d’affirmation de la norme d’égalité et de mise en place de dispositifs de lutte contre les discriminations genrées. Ainsi, l’ONU lança-t-elle un appel aux gouvernements et à la communauté internationale en faveur de ces nouvelles dispositions. Celles-ci seront renforcées en 1985, notamment lorsque cette institution mondiale fera siennes ces lignes du préambule de la déclaration de 1967 : « Considérant que la discrimination qui s’exerce contre les femmes est incompatible avec la dignité humaine et avec le bien-être de la famille et celui de la société et empêche les femmes de participer à la vie politique, sociale, économique et culturelle de leur pays à égalité avec les hommes et de servir leur pays et l’humanité dans toute la mesure de leurs possibilités […] » (R. Morineau, 1975).


2. Les outils d’analyse de l’approche genre dans les politiques de développement
Depuis plus de cinquante ans, les organismes internationaux et les bailleurs de fond s’accordent à reconnaître qu’investir dans les femmes est l’un des moyens les plus efficaces de promouvoir le développement. Or, en Afrique, la décolonisation, puis l’ère des indépendances et enfin l’aide au développement ne se sont guère préoccupé des femmes, ou en faisait peu, avant que les Nations Unies ne prennent en main la question en 1975.

A partir de cette année, les organismes internationaux sont convaincus de la nécessité d’introduire l’« analyse genre » dans les programmes de développement. Cette tendance est également observée auprès des ONG qui vont introduire la dimension genre dans leurs actions. Les travaux, les programmes, les rapports des organismes internationaux, quel que soit le domaine, comportent désormais de plus en plus une approche genre. Ainsi, qu’il s’agisse du secteur économique, social, culturel, des filières agricoles industrielles, ou qu’il s’agisse de l’eau, de l’énergie, une analyse de la situation des femmes est-elle maintenant intégrée aux programmes de projets de développement. L’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) par exemple définit l’« analyse genre » dans le développement ainsi qu’il suit : « cette analyse cherche des réponses aux questions fondamentales telles que : qui fait quoi et utilise quoi, comment et pourquoi ? L’objet de l’analyse par genre n’est pas de créer une entité distincte de savoir social sur les femmes mais de repenser les processus actuels […]. Les facteurs influencés par les spécificités hommes/femme et les réalités qui les sous-tendent sont ainsi mieux appréhendés » (A. Labourie-Racapé, I. Puech, op. cit., p. 408). Cette approche donne à entendre que non seulement les femmes sont concernées par des projets de développement, mais que leur place dans un groupe social et les relations entre hommes et femmes propres à ce groupe sont des déterminants essentiels du développement. En d’autres termes : les femmes en sont des actrices incontournables. Aussi, pour l’approche genre, les hommes et les femmes doivent-ils participer égalitairement aux projets de développement engageant leurs communautés, leurs nations voire leurs Etats, selon leurs diversités et leurs identités.

Dans cette perspective, l’égalité entre femmes et hommes est passée pour un droit humain reconnu par les Nations Unies. Par ailleurs, elle s’est imposée à l’esprit de tous comme une condition nécessaire du développement. Seulement dès le départ, l’intégration des femmes dans les projets s’y attachant s’est confrontée au problème d’instruments de mesures d’inégalités. Etant donné l’ampleur et la complexité du rôle des femmes dans le développement, il s’est posé, d’une part, la question de savoir comment appréhender au plus près les inégalités entre les sexes dans des domaines aussi variés que l’instruction, la santé, le niveau de vie, le travail, la participation politique à l’échelle de chaque pays, et d’autre part, celle de permettre les comparaisons.

Pendant longtemps, le produit national brut par habitant (PNB/H) a été l’outil de mesure du développement le plus répandu. Puis le PNB est passé au crible des critiques. On lui reprochait d’ignorer la dimension sociale liée à croissance des richesses nationales. En conséquence, le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) proposa en 1990 un nouvel indicateur intégrant une vision plus large du progrès des sociétés : l’indice de développement humain (IDH). Celui-ci prend en compte des données comme le taux de scolarisation, l’espérance de vie, le revenu par habitant. Mais l’IDH reste en revanche muet sur les inégalités hommes et femmes. En 1995, le PNUD proposa une variante à cet indice. Il s’agit de l’Indice « Sexospécifique » de Développement Humain (ISDH). Ce dernier s’obtient en calculant les distances entre la situation les plus favorables et les plus défavorables observées dans le monde à partir des variables comme la santé, l’instruction et le niveau de vie (I. Attané, C. Brugeilles, W. Rault, idem). En réponse à de nouvelles critiques, le PNUD a élaboré en 2010 un nouvel indicateur : l’Indice d’Inégalité de Genre ou Gender Inéquility Index, en abrégé : IIG (I. Attané et al., ibidem). Plus global, ce nouvel indice prend en compte la santé, l’autonomisation des femmes et le marché du travail. Toutefois, si l’IIG n’est pas exempte de critique, il reste néanmoins un indicateur généraliste qui donne une vision d’ensemble de la situation des femmes. En somme, l’intégration de l’approche genre dans les projets de développement à donner du fil à retordre aux organismes spécialisés dans la mesure du développement. L’outil d’analyse qu’est l’IIG considère les différents rôles des femmes. A ce titre il est le plus utilisé pour déterminer les situations spécifiques d’hommes et des femmes dans la mesure du développement des Etats.


3. Les résistances et ouverture à l’égalité de genre dans les institutions publiques en Afrique


3.1. En Afrique et dans le monde
Même si l’égalité entre femmes et hommes est garantie par les constitutions de 139 pays, des lois inadéquates font de cette garantie une promesse qui n’a que peu d’impact sur la vie quotidienne des femmes. Les obstacles spécifiques à la pleine participation des femmes au processus de développement varient d’un Etat à un autre. En Afrique, bien que ces dernières jouent un rôle important dans le processus de développement de leurs nations, notamment dans des domaines tels que l’agriculture, le travail informel, les microcrédits ou la microfinance (H P. Ndongo, 2010), leur place dans la société demeure encore anecdotique. De multiples obstacles se dressent sur leur chemin et les empêchent d’optimiser leur contribution aux développements nationaux. Cette forme d’inertie est institutionnelle.

Lors de la Conférence mondiale des femmes de Nairobi au Kenya en 1985, puis lors de la Décennie de la femme proclamée dix ans plus tard à la Conférence de Mexico où avait été inauguré le Rapport des Nations Unies sur la situation des femmes dans le monde, se dressait un constat peu réjouissant de la situation des femmes dans le Tiers Monde. A cet effet, Elisabeth Nicolini titrait un article paru dans l’hebdomadaire Jeune Afrique : « Beaucoup de bruit pour (presque) rien » (1985, 112-114). Sans doute voulait-elle signaler des avancées observées dans le traitement du problème de genre dans le monde et en Afrique en particulier, mais on ne peut ici omettre qu’elle soulignait tout aussi le long chemin qui restait à parcourir. Car, beaucoup restait-il à faire. En effet, Nicolini indiquait par la suite qu’en politique, « dans les pays européens, les femmes occupent 5 à 11 % des postes gouvernementaux. Dans les pays en développement, moins de 6% de femmes africaine sont dans les gouvernements » (op. cit.). Si des progrès ont été réalisés depuis ces temps dans les cadres politiques africains, il n’en demeure pas moins que dans aucun pays au monde, la parité des sexes n’ait été atteinte, du moins en matière de gouvernance. Cependant, la présence des femmes varie, sans que des explications communes à tous les contextes puissent être avancées pour justifier ces différences de faits.

L’idéologie patriarcale dominante postule une subordination des femmes allant souvent de pair avec son exclusion de la sphère publique, en particulier de la sphère politique essentiellement réservée aux hommes. C’est le constat dégagé de l’étude des rapports femmes/hommes en Afrique subsaharienne et au Maghreb (K. Adjamagbo-Johnson, 1997).

En outre, selon le Rapport de la Banque Africaine de Développement, en Afrique sur 54 pays, cinq sont plus avancés en matière d’égalité de genre et réalisent des progrès observables sur cette question. Il s’agit de l’Afrique du Sud, le Rwanda, la Namibie, la République de Maurice et le Malawi [4].. A ce jour, le Rwanda est le premier et le seul pays au monde dans lequel plus de la moitié des parlementaires sont des femmes. Il a été classé 4e mondial sur une échelle proposée par le Forum Economique Mondial pour la Parité. La Constitution de la Namibie garantit l’égalité devant la loi et le droit à la non-discrimination sur la base du genre. C’est l’une des rares Constitution mondiale et africaine en l’occurrence à utiliser un langage aussi neutre. L’Afrique du Sud détient l’un des meilleurs taux d’égalité de genre en Afrique pour l’emploi salarié hors agriculture (African Gender Equality, 2015).


3.2. Le cas gabonais
Au Gabon, la Constitution a été révisée en mars 1991 pour affirmer l’entière citoyenneté de la femme et le refus de toute discrimination sexuelle. Mais la question de son développement demeure un chantier assez vaste, comme l’a déjà démontré Chantal Midzie Abessolo dans « 50 ans de présence féminine au parlement. Pratiques et dynamiques d’insertion dans la vie politique au Gabon » (2017).

En effet, « L’atelier national de la sensibilisation autour de dividende démographique » qui s’est tenu le 13 septembre 2017 à Libreville [5] indique qu’il reste encore des efforts à fournir dans la promotion du genre et du développement, notamment en ce qui concerne le développement des structures sanitaire, scolaire et celui de la diversification de l’économie. Toutefois, il ressort que la santé et l’éducation sont les deux secteurs les mieux traités en termes d’investissements nationaux. En effet, avec un taux d’accessibilité au système de santé de 76% en 1995, le Gabon a réalisé un progrès important dans le domaine de soins sanitaires ces dernières années, même si la qualité des services est déplorable. (W. Mendame Mve, 2005). Malgré ces avancées sociales, il n’en demeure pas moins que le pays y investit seulement moins de 5% de son revenu global (B. Hema Sambo Boureima Hama Sambo [6], 2017). Voilà qui contribue à déstructurer le secteur sanitaire national. Il en est de même pour l’éducation où le taux de scolarisation atteint les 83 %. Notons néanmoins qu’au cycle primaire, il n’existe aucune disparité d’accès entre garçons et filles. Au secondaire, les inégalités sont moindres. En revanche au supérieur, les filles constituent encore 1/3 des effectifs, soit 35% de la population estudiantine nationale, tandis que les garçons la composent à 65%.

Par ailleurs, d’après le Rapport final African Gender Equality 2015 de la Banque Africaine de développement (BAD), c’est plutôt dans le domaine des lois et des institutions que le Gabon manifeste le plus de retard en termes d’inégalités de genre. La question qui se pose ici est celle de savoir si les hommes et les femmes sont représentés de manière équitable au sein des institutions publiques. Pourquoi donc, malgré l’existence d’un indicateur tel que l’indice d’égalité de genre mesurant les disparités hommes/femmes en termes de salaires, d’accès à l’éducation ou devant la loi et ce à travers trois types opportunités, les opportunités économiques, le développement humain, les lois et institutions, des disparités persistantes subsistent-elles dans le pays ?

L’étude de la BAD couvre 52 des 54 pays africains et regroupe un vaste corpus de données. Elle offre un aperçu des écarts légaux, sociaux et économiques entre hommes et femmes. Les résultats fournissent aux dirigeants africains, aux décideurs, aux économistes et à la société civile la preuve qu’ils doivent commencer à défaire les barrières qui empêchent les femmes de contribuer pleinement au développement du continent. Ainsi le rapport de la BAD de 2015 classe-t-il le Gabon à la 28e place sur les 52 pays étudiés, avec un indice global en matière d’égalité de genre de 52,4%. Si en termes de développement humain, le pays atteint plus de 70% et 60% quant aux opportunités économiques, il accuse en revanche un retard significatif sur le plan des lois et des institutions. Corrélativement à cet aspect, le Gabon occupe la 41e place sur 52 Etats possibles ; soit un pourcentage de 21,6%. Or, cet Etat fait partie des pays africain dont la Constitution reconnaît le principe d’égalité et de non-discrimination. Il a signé la convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’endroit des femmes et le Protocole de Maputo sur les droits de la femme africaine. Cela devrait être une garantie globale des droits des femmes à l’égalité sociale et politique. Leur participation à la prise de décision est un droit fondamental reconnu par le Programme d’action de Beijing et la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes. Malgré cette attitude volontariste, on ne peut que constater que les politiques gabonais sont plus rétifs à faire évoluer les problématiques liées à l’approche genre, alors qu’ils manifestent une célérité du coup incompréhensible à signer les conventions internationales s’y rapportant. La réussite d’une politique d’égalité entre hommes et femmes exige d’abord la volonté de la mener autour des objectifs préalablement définis. Ainsi la réunion de certains facteurs parmi lesquels l’analyse des obstacles à franchir, etc., interviennent-elle au profit des actions engagées. S’agissant de la volonté politique de développement dans le domaine d’égalité de genre, l’échec est tel qu’il est désormais permis de douter de la volonté politique de transfigurer le statut culturel et imaginaire des femmes gabonaises, ce malgré l’abondance des discours, des projets annoncés à grands renforts médiatiques : on en veut pour preuve la fameuse thématique sur la Décennie de la femme.

Cette inertie qui se répercute dans le domaine des lois n’est pas récente. Elle paraît trouver ses origines dans la tradition politique nationale (C. Midzie Abessolo, op. cit.).

Quoique la Constitution garantisse aux citoyens des deux sexes l’égalité des droits politiques, les données collectées montrent une faible représentativité des femmes en politiques nourrie d’écarts importants comparativement à celle des hommes à l’Assemblée Nationale et au SENAT. Aujourd’hui, les femmes parlementaires gabonaises constituent un pourcentage de 15% des effectifs du parlement. Soit 2% de mieux que leur effectif de la période 1985-1990 où elles ne représentaient qu’à 13% des effectifs des parlementaires. Au Sénat, les Gabonaises égalent les 18% des effectifs.

L’évolution de la présence féminine dans les différentes législatures nationales montre une instabilité liée à la méprise des mesures onusiennes pour lesquelles la représentation nationale des femmes est fixée à hauteur des 30% dans les institutions de chaque Etat. Faut-il voir dans ce déficit les origines de la politique d’intégration de la femme gabonaise dans la vie publique nationale nommée « Décennie de la femme gabonaise » ?

Toutefois, parmi les recherches qui explorent les mécanismes de fabrication des hiérarchies de genre au sein même du champ politique, deux perspectives peuvent être distinguées. Certaines sont centrées sur les discours et les représentations. Et pour cela, sont attentives à la production symbolique de l’illégitimité politique des femmes. En effet, la dimension symbolique du pouvoir et les représentations des hommes et des femmes politiques ont mis en évidence les résistances puissantes à la féminisation des fonctions politiques, surtout les plus élevées d’entre elles. La définition dominante du pouvoir politique, aujourd’hui pensé comme « neutre » et « universel », est étroitement associée au masculin et se construit dans un rapport antinomique avec le féminin (V. Nahoun-Grappe, 1996). L’accès des femmes à la capacité politique et leur intégration dans le salariat n’ont pas modifié substantiellement la figure emblématique de la politique qui reste avant tout masculine, tant la citoyenneté des femmes se trouve à mi-chemin du privé et du public : mère et épouse. Malgré cette ambiguïté qui entoure la perception politique de la femme, ces dernières sont tout de même admises à revendiquer leur inclusion dans l’espace public (B. Marques-Pereira, 2004, 127-141). Cette économie sexuée de l’incarnation politique plonge ses racines dans une longue Histoire (N. Loraux, 2002). Au Gabon, la résistance à l’égalité dans le domaine des lois et celui des activités institutionnelles s’inscrit dans ce cadre et justifie le statut de la femme dans la société gabonaise par son enracinement dans les profondes couches culturelles et dans les conceptions imaginaires de la puissance publique qui sont par nature lents à changer.

D’autres analyses autour de l’exclusion symbolique des femmes dans la gestion de cette puissance publique mettent l’accent sur la fabrication organisationnelle de leur exclusion, en plaçant notamment le curseur sur les partis politiques. En effet, une autre manière de saisir les causes de la faible représentativité politique des femmes, consiste à explorer le fonctionnement concret des organisations qui donnent corps au champ politique. Dans les partis politiques, la marginalisation des femmes se construit dans et par ces instances qui contrôlent les carrières et l’accès aux mandats. Les partis politiques peuvent en effet être analysés comme des « organisations sexuées », c’est-à-dire traversées par des mécanismes qui, depuis leur base jusqu’à leur sommet, avantagent les hommes au détriment des femmes. (L. Bereni et al., 2012). Les qualités et compétences qui sont requises d’un « homme politique » sont celles qui ont été traditionnellement monopolisées par les hommes : charisme, disponibilité, aisance oratoire, combativité, maîtrise, technique, etc. (M. Sineau, 2001). Ainsi Cathérine Coquery-Vidrovitch faisait-elle remarquer que : « en Afrique la politique demeure encore un domaine majoritairement masculin où il existe de nombreuses discriminations à l’égard de la femme » (1991). Pour sa part, Guy Rossantanga-Rignault, sur la situation des femmes au Gabon, précise : « Plus qu’un problème juridique, la discrimination sexuelle est inscrite dans les mentalités » (2011, 69).

Enfin, au-delà des idées bien fondées, et outre les explications sociologiques et historiques, la difficulté à saisir les fondements des disparités persistantes entre hommes et femmes au Gabon et plus généralement dans les sociétés africaines, notamment dans le domaine des lois et des institutions, pourrait s’expliquer par l’absence d’une réelle volonté de prise en compte de l’avis des femmes dans les us et coutumes. En effet, ceci nous ramène au thème de recherche initié par Les Editions Oudjat à savoir le « développement des savoirs androgènes en Afrique ». Il nous est possible de penser que la production des connaissances sur les femmes africaines, en prenant en compte attentes et besoins, la culture, et allant au fond de la psychologie africaine et de la psychologie gabonaise singulièrement, permettrait de mieux les connaitre. Ceci revient à dire qu’il faut approfondir les études sur la perception des femmes pour mieux en appréhender les contours, les objets de résistance et les facteurs d’incitation à leurs intégrations diverses dans la vie socioprofessionnelle et politique aux fins d’affronter le développement sous d’autres perspectives. Une telle démarche exige de rompre avec la lecture coloniale et eurocentrée du statut de la femme qui en fait une catégorie homogène et dépendante des interventions « salvatrices » occidentales.

Réfléchir sur le thème « genre et développement en Afrique et au Gabon », c’est se montrer à la hauteur des évolutions et adopter une approche innovante fondée sur un changement durable et transformateur. Le tout passe par un impératif : la prise de conscience des acteurs de développement, produit de la résurrection de l’éthique et de la morale africaine – lire « L’universel et le singulier » dans ce volume thématique –. Mais le développement de l’Afrique dépend aussi de l’éveil intellectuel capable de briser les relations de subordination dans les échanges mondialisés en s’orientant vers l’adaptation aux mutations liées à la marche universelle (A. Gangola, 2017).


Les efforts entrepris par différents organismes internationaux, les bailleurs de fonds, les gouvernants africains restent à ces jours insuffisants et insatisfaisants pour atteindre les objectifs fixés par les grandes conférences internationales au profit de la femme. Si au Gabon des avancées sont observées dans le domaine de l’éducation, de la santé et de l’économie, en revanche, beaucoup reste à faire quant à une meilleure représentativité des femmes dans les différentes institutions politiques. La « misogynie politique » nationale trouve des éléments d’explication dans les discours et les représentations symboliques, la non application des directives des instances onusiennes, le fonctionnement des partis politiques qui édictent des règles et légitiment l’affirmation selon laquelle « la politique est avant tout l’affaire des hommes ».

La problématique de genre gagnerait être resituée dans un environnement international discriminatoire par rapport aux femmes, mais qui a entamé une mue non négligeable en dehors de laquelle pourrait s’extraire le Gabon. A trop jouer le jeu des contradictions entre la volonté d’apparaître comme un Etat progressiste en matière de genre, alors que dans les faits l’égalité de droits entre femmes et hommes rencontre de multiples résistances, le pays se risque à détériorer l’image qu’il veut produire sur la scène internationale quant à ce sujet, mais aussi, à éliminer une grande part de sa population dynamique et active dans son développement économique et social. Sur ce terrain-là, ce qui est en jeu est ainsi le projet d’une société postcoloniale pour laquelle les représentations symboliques et culturelles, celles de la valeur au travail, à la morale et à l’éthique se trouvent confrontées à celles léguées par les sociétés africaines coloniales dont les imaginaires de la puissance publique continuent de couler dans les veines de l’Etat. Pourtant, les différentes aides au développement n’ont pas su atténuer ces pesanteurs, appuyant indirectement l’émergence de la société inégalitaire actuelle. L’Afrique, en général, et le Gabon, en particulier, ne peuvent se permettre d’éluder la question du genre. Cette dernière est d’autant plus fondamentale qu’elle les expose face à leurs capacités de se renouveler de l’intérieur et à envisager le problème du développement en Afrique sur la bases d’une démographique au socle plus élargi, plus participatif et donc plus créateur de richesses nationales.

Références bibliographiques
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Banque Africaine de développement (BAD), Indice de l’égalité du genre en Afrique, 2015.

Bard Christine, Baudelot Christian, Mossuz-Lavau Janine (dir.), Quand les femmes s’en mêlent. Genre et pouvoirs, Quercy à Cahors, La Martinière, 2004.

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Pour citer cet article :
Judith Doutsona, « Genre et développement. L’égalité de genre au Gabon et en Afrique », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 1, janvier 2018.

ISBN : 978-2-912603-96-8.


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Notes :

[1Rapport de la Quatrième Conférence mondiale sur les femmes, Beijing 4-15 septembre 1995, Nations Unies, 1996. Autrement dit, la notion de « genre », telle qu’elle est appréhendée ici, doit se distinguer de son sens grammatical qui conduit à parler « des genres » : soient les genres féminin et masculin.

[2Programme des Nations Unies pour le développement, Participation des femmes rurales au développement, Etudes d’évaluation, n° 3, New-York, juin 1980, p. 5.

[3Depuis lors, diverses activités dans le domaine de l’enseignement et de l’information ont été initiées. Ensuite des directives détaillées sur les moyens de promouvoir l’intégration des femmes au développement, avec un programme d’action destiné à mettre en œuvre le Plan d’action mondial adopté à la Conférence mondiale de l’année internationale de la femme de 1975 ont été publiées. L’objectif est de permettre au système des Nations Unies, à travers le Programme des Nations pour le Développement (PNUD), de mieux conseiller les gouvernants sur la programmation des projets visant à intéresser les femmes.

[4Banque Africaine de Développement, Indice de l’égalité de Genre en Afrique, 2015

[5Atelier organisé avec l’appui du Fond des Nations Unies pour la Population (UNFPI).

[6Représentant Résidant de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) au Gabon.

 

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