Accueil  Nous écrire

Revue électronique de publications scientifiques sur l'Afrique

 


Navigation et outils


Pour une anthroposémiotique perspectiviste.
Conférence inaugurale du colloque Les post et les anthropologies en Afrique. Du dialogue sud/nord

Jacques Fontanille, Professeur émérite de l’Université de Limoges, Fondateur du Centre de recherches Sémiotiques de Limoges, Université de Limoges, France


Résumé : L’anthropologie contemporaine, prise dans un grand mouvement de réexamen des conséquences théoriques et épistémologiques des colonialismes, ainsi que dans une remise en question et une relativisation des présupposés du naturalisme moderne, a radicalement transformé le rapport à l’autre. D’un côté, l’autre n’est plus seulement un autre humain, mais tout autre avec lequel chaque être vivant interagit dans son milieu et dans le cadre plus vaste de la sémiosphère. D’un autre côté, l’autre, ainsi que le milieu où il évolue, n’est pas une entité ou un domaine générique, voire universel, en tout cas indéterminé : il y a autant de milieux, et d’autres qui les peuplent, qu’il y a d’espèces vivantes, et même d’individus, et c’est pourquoi il vaut mieux les dénommer « Umwelt » (Umwelten) que « milieu ». Pour ce qui concerne plus précisément les humains, il y a autant de profils de l’autre qu’il y a d’ontologies collectives, c’est-à-dire de collectifs homme-nature, et le naturalisme n’est qu’un type de collectif homme-nature parmi d’autres.

Ce sont principalement les avancées de l’éthologie sémiotique, depuis Jacob Von Uexküll, et de l’anthropologie de la nature, sous l’impulsion de Philippe Descola, qui conduisent à ces transformations épistémologiques.

Mais il en est une autre, plus radicale encore : c’est celle opérée par Viveiros de Castro, qui fonde la perspective d’une anthropologie dite « symétrique ». La réflexion épistémologique de Viveiros de Castro s’enracine dans le mouvement brésilien dit « anthropophage », né au début du XXe siècle en réaction contre la soumission des élites brésiliennes aux canons esthétiques, aux normes culturelles et aux points de vue scientifiques forgés en Europe. Viveiros de Castro assume cet héritage notamment en intitulant l’un de ses ouvrages Métaphysiques cannibales. Viveiros de Castro part du principe que dans le travail anthropologique, le natif est celui qui connaît le mieux l’organisation de sa propre culture, et que la prise de recul qui lui est nécessaire pour pouvoir énoncer ses analyses et ses synthèses ne justifie en aucune manière que l’on théorise l’étrangeté de l’autre comme nécessité et prérequis du travail anthropologique. L’argument théorique le plus fort réside justement dans la conception de l’altérité : je ne peux pas connaître l’autre qui constitue le milieu d’interaction de « mon » autre, le natif, parce que l’autre de « mon » autre n’est pas nécessairement moi, mais tout autre. L’anthropologie qui en découle n’est pas exactement « symétrique », bien qu’elle se dénomme ainsi, elle est surtout perspectiviste  : les autres et l’Umwelt sont déterminés à partir d’un point de vue, un centre de réflexivité (ou un « proto-sujet » d’énonciation).

Il en résulte que, pour l’anthroposémiotique, et pour la pratique ethnosémiotique qui en découle, l’autre est dans le champ de présence même de l’analyste, à proximité, et non aux antipodes, il est même parfois en nous ou en miroir, ici et maintenant, à tout le moins un proche et un familier, dans une perspective qui, justement, est susceptible de « décoloniser » le regard sémiotique, et de permettre à chacun, de son point de vue, de retrouver les schèmes anthroposémiotiques de son propre milieu de vie.

L’ethnosémiotique du proche, du familier et du quotidien implique certes une méthodologie de défamiliarisation, mais cette défamiliarisation est, littéralement, une simple altération, et non une aliénation.

Mots clés : anthroposémiotique, anthropologie symétrique, autre, ethnosémiotique, Umwelt.

Lire l’article


Version PDF Enregistrer au format PDF | Version imprimable de cet article Version imprimable de cet artcile

 

...penser l'Afrique        la penser ensemble...