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La télévision publique et la représentation des valeurs de la république gabonaise.
Le blason aux journaux télévisés de Gabon Télévision

Marcy Delsione Ovoundaga, GRESEC, Université de Grenoble Alpes, France


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La télévision a été souvent présentée comme l’outil privilégié de la construction nationale. Dès son implantation en 1963 au Gabon, la télévision a été considérée comme l’instrument symbolique sur lequel devait reposer le projet identitaire national. Elle devait, à travers la promotion des symboles territoriaux, promouvoir les valeurs citoyennes du jeune État en construction, favoriser l’intégration et le vivre-ensemble (œuvrer à la construction d’une nation). La télévision publique gabonaise devient alors un instrument d’État chargé de porter le projet d’intégration politique. En la plaçant comme l’une des principales tribunes politiques, elle se positionnera comme la vitrine par excellence de la visibilité des symboles nationaux en général, et du blason de la république en particulier. Ainsi placée, elle œuvrera à leur promotion et à la diffusion des valeurs qu’ils sont sensés porter. Or, aujourd’hui, la société gabonaise est traversée par plusieurs crises qui se manifestent par la décomposition du tissu social. Loin d’être uniquement un sujet médiatique, cette situation fait l’objet de diverses préoccupations.

Récemment, elle a motivé la publication de l’ouvrage : Les valeurs dans la société gabonaise (E. Eyeang, F. Quentin De Mongaryas (dir.), 2015).On y notait déjà qu’à « tous les niveaux de la sphère sociale gabonaise, on observe une perte des valeurs. Ce phénomène se matérialise par des actes tels que : le manque de respect (des aînés, des édifices et bâtiments publics), le manque d’éthique dans l’administration, le favoritisme, les crimes rituels, les déviances de certains responsables religieux, les déviances dans les mouvements de grève des étudiants, des responsables syndicaux, Pour ne citer que ceux-là » (Marcy Delsione Ovoundaga, Gaëlle Boutolini Mounanga, 2015, 61).

Aussi sommes-nous conduit à nous interroger : quelle est l’importance des symboles nationaux dans un État ? Quelles sont les valeurs que véhicule le blason de la république Gabonaise ? Comment est figuré ce symbole national aux journaux télévisés de Gabon-Télévision, principal tribune politique de l’État ?Comment les publics s’approprient les valeurs contenues dans ce blason via sa représentation télévisuelle ?

Plusieurs études mettent en évidence le rapport entre le rôle social de la télévision et la diffusion des valeurs. En l’état actuel de nos recherches, nous pouvons citer cet article de Tremblay et Jacinthe portant sur « la télévision et les valeurs chez les étudiants » (1985, 51-65). Les seconds travaux que nous pouvons signaler sont ceux de Joseph Jurt. Il s’agit principalement de l’article intitulé : «  le Brésil : un État-nation à construire. Le rôle des symboles nationaux : de l’empire à la république  » (2014, 44-57). Par ailleurs, l’ouvrage Les valeurs dans la société gabonaise est également une bonne référence pour l’étude de cette question ici.

Pour mener à bien cette étude, il importe d’en circonscrire l’organisation. Nous présenterons d’abord notre cadre méthodologique, puis nous étudierons le symbolisme affecté au blason de la République gabonaise afin de mettre en relief les valeurs auxquelles il est rattaché. S’ensuivront l’analyse de la figuration des armoiries républicaines à Gabon Télévision, première chaîne de service public, puis celle de la réception de leurs valeurs auprès des publics.


1. Cadre méthodologique

1.1. Cadre de référence
En s’appuyant sur la théorie des moyens de communications institutionnelles, nous appréhendons la télévision publique gabonaise comme une institution, un instrument d’État. Nous nous accordons avec Pierre Lascoumes qui définit un instrument comme : « Un dispositif à la fois technique et social qui organise des rapports spécifiques entre la puissance publique et ses destinataires en fonction des représentations et des significations dont il est porteur » (2014, 17).

Ainsi considérée, l’image que diffuse cette télévision revêt donc une portée symbolique. Elle devient par conséquent porteuse de sens. Si la télévision est reconnue comme le véhicule par excellence des symboles nationaux, l’analyse de leurs modes de figurations trouve alors tout son sens. Cependant, il convient de voir si elle est véritablement porteuse de la symbolique identitaire de l’État.

Ensuite, une conception anthropologique et historique consacre une importance cruciale aux symboles nationaux, et particulièrement dans les États en construction. A ce sujet, en s’accordant avec l’historien Wilson Ndombet qui considèrent qu’au Gabon l’État a précédé la nation(2009, 178). Nous considérons par ailleurs ces symboles comme des socles identitaires devant œuvrer à la construction d’une communauté imaginée, au sens de Bénédict Anderson (2002, 19). Ainsi, notre approche descrypto-analytique des valeurs contenues dans le blason de la République Gabonaise prendra appui sur les fonctions de ces référents territoriaux. Nous résumons ces fonctions dans la formule ci-dessous : « Aux symboles nationaux incombe une fonction centrale parce qu’ils donnent à voir d’une manière marquante les valeurs et les contenus de l’autodéfinition politique d’une communauté à travers lesquels les citoyens connaissent et reconnaissent leur identité politique » (Joseph Jurt, op. cit, p. 44). L’analyse du blason sera donc une saisie de l’imaginaire national contenu dans cette armoirie d’État.

Enfin, la perspective sociologique de cette contribution peut être cernée dans la collecte de l’avis des publics. Ici, il y a lieu de préciser que nous ne professons pas la visée fonctionnaliste du déterminisme technologique promue par l’École de Palo Alto à propos de l’influence des médias, et où le principal objet d’investigation est la saisie de cette influence dans le corps social. Par contre, notre enquête auprès du public a pour intérêt principal de comprendre le rapport au sein du couple représentation/perception, se situant ainsi dans la droite ligne de notre approche institutionnelle.


1.2 La méthode
Pour la réalisation de cette étude, nous avons opté pour le croisement des méthodes utilisées en sciences humaines et sociales. Premièrement, nous ferons une description analytique de notre objet d’étude : le blason de la république. Nous présenterons chaque élément de cette armoirie. Nous rappellerons par ailleurs leur importance et les valeurs auxquelles ces éléments se rattachent dans l’imaginaire national.

L’analyse des modes de figuration des symboles nationaux est appliquée à un corpus de 91 journaux télévisés diffusés de Janvier à Mars 2014.

Le choix de cette période est lié à l’abondance des journaux télévisés pouvant nous permettre de systématiser des tendances observées. Car à ce jour, l’absence d’archives audiovisuelles à Gabon Télévision demeure le problème majeur auquel doivent toujours faire face les chercheurs. C’est donc avec ce corpus de journaux télévisés que nous avons pu réaliser notre analyse, en nous servant de la grille d’analyses en trois étapes proposée par Laurent Gervereau : il s’agit de « la description, l’évocation du contexte et l’interprétation  » (2013,39). Et en mobilisant la stratégie de segmentation des actualités telle que définie par Roselyne Ringoot (2014,46), pour enfin mieux faire ressortir les cadres dans lesquels ces actualités sont puisées. La notion de cadre est appréhendée ici au sens de Jean-Pierre Esquenazi qui, reprenant cette notion à Erving Goffman, précise que dans le processus de fabrication des images, les médias font intervenir des cadres qui sont en fait des domaines socio-professionnels dans lesquels les modes de fonctionnement, les comportements sont institutionnalisés ou régulés socialement (2013,37). Notre analyse s’est faite sur des images fixes puisées dans un cadre résultant de la segmentation d’actualités. Il s’agit des captures d’écran découlant de l’observation systématisée des journaux télévisés.

Enfin, nous avons réalisé une enquête auprès des téléspectateurs de la chaîne publique Gabonaise. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur un échantillonnage de 100 individus sur lequel nous avons administré un questionnaire d’enquête qui visait non seulement à voir si la télévision est un véritable promoteur des symboles nationaux, mais aussi et surtout de voir si les publics saisissaient leur importance et leur symbolique. Notre ambition a été de saisir une photographie de l’opinion publique gabonaise sur cette question. Cet échantillon permettra de réaliser cet objectif immédiat, du moins, il mettra en relief ce que pensent les personnes interrogées des valeurs véhiculées par le blason de la République Gabonaise.


2. Les valeurs et le blason de la République Gabonaise
2.1. Le blason de la République Gabonaise et ses idéaux symboliques
Après son accession à la souveraineté internationale en 1960, le Gabon se dote de toutes les institutions et de tous les attributs d’un État. C’est dans ce contexte de construction étatique que l’héraldiste et vexillologue suisse Louis Mûhlemann eut la charge de dessiner les armoiries du nouvel État, et notamment le blason de la république. Cette démarche visait à donner au jeune État une identité institutionnelle et politique distinguable et appropriable par l’imaginaire populaire. Pour Anne-Marie Thiesse, ces symboles officiels sont importants au sein des communautés politiques. Ils agissent comme des signes de distinction surtout, dans des États ayant une faible sédimentation nationale : « les nations qui ont accédé récemment à la reconnaissance politique, et surtout celles qui sont encore à la revendiquer, écrit-elle, témoignent bien, par les signes qu’elles prodiguent pour attester une existence » (2001, 14).

Au regard de ces considérations historiques, il appert que les symboles nationaux constituent de concrètes marques identitaires. Et plus encore dans des États naissant à sédimentation nationale peu grande comme le Gabon. Dans ce contexte, les symboles de l’État se muent en de véritables référents nationaux.
Une meilleure lecture de tels propos sera sans doute plus concluante à l’issue d’une présentation imagée du blason de la République Gabonaise.

Cette armoirie exprime un symbolisme patrimonial qui se rattache aux ressources naturelles du terroir et à la destinée du nouveau pays. Le bouclier est supporté par deux panthères noires et un Okoumé qui symbolise le commerce du bois entamé depuis le XIXe siècle. Le bateau traduit le Gabon se déplaçant vers un avenir meilleur. La devise du pays y est mentionnée en français et en latin. En français, sur le ruban en bas, il est écrit : « Union-Travail-Justice ». Et en latin sur le ruban en-deçà des branches de l’okoumé, il est mentionné : « UnitiProgrediemur : Unis, nous allons de l’avant ».

En mettant en évidence les éléments territoriaux en lieu et place des particularismes ethniques, ce blason met en avant la primauté du territoire sur la composante population. De ce fait, il milite pour l’unité du corps social et du corps public autour d’une communauté de destin devenue officielle depuis 1960.Ce blason promeut la valeur d’unité. Et cela est perceptible à travers le terme « unité » qui sature son champ lexicologique. Il appert comme l’expression de la valeur patriotique qui doit motiver l’unanimité, l’accord, l’harmonie voire l’entente de toutes les communautés culturelles gabonaises, de sorte que la jeune nation aille vers une destinée meilleure. En effet, après l’indépendance, l’un des projets politiques majeurs était de fédérer les populations culturellement hétérogènes, impulser le sentiment du vivre-ensemble en se servant des référents ou symboles communs. Le blason de la république, en s’appuyant sur des éléments territoriaux et cette philosophie politique, les transmue en valeurs nationales, puis les matérialise en un excellent emblème visuel.


2.2. Le symbolisme de la « tribune officielle de l’État »
Gabon-Télévision occupe une place de choix dans le paysage Audiovisuel Gabonais (PAG). Ce positionnement se justifie par son ancienneté dans un environnement où, depuis 1963, elle a été témoin de l’évolution socio-politique. Elle acquiert dès sa naissance le statut d’institution de service public, ceci au regard des dispositions contenues dans les décretsn°0735 de 1970 et n°1002 de 1982 plaçant l’État au cœur de son fonctionnement. Armand Mattelart ne dit-il pas que la fonction de service public se fonde sur la reconnaissance du caractère d’utilité générale d’une activité (1999,51) ? Bien que cet auteur s’appuie sur un tout autre contexte, on ne peut qu’observer que celui du Gabon, malgré les réformes engagées, la télévision publique présente toujours les attributs d’une institution de service public gérée par l’État. Le décret n°0725 portant création de Gabon Télévision adopté lors de la réforme de 2010 spécifie que : «  Il est créé et placée sous la tutelle du ministère en charge de la communication un établissement à caractère administratif doté de la personnalité juridique et de l’autonomie de gestion financière dénommé Gabon Télévision  » (article 2).

La gestion de l’outil télévisuel montre que celui-ci est pris pour un instrument de la gouvernabilité de l’État. Il y a donc un paradoxe fondamental qui s’opère ici entre les exigences professionnelles liées au fonctionnement interne des médias, la responsabilité historique que l’État gabonais avait confiée à la télévision du service public et la volonté de la mettre sous cape politique.

Pour Mavoungou-Bouyou, «  après la mise en place des institutions de la radiodiffusion et de la télévision au lendemain de l’indépendance, la tâche de la nouvelle classe dirigeante fut de créer une nation  » (1986, 73).Partant de cette mission, la télévision se devait de participer pleinement à la construction de la nation à travers ses différents programmes. Et certains de ces programmes ont eu une importance considérable. C’est le cas du journal télévisé qui, sur le plan symbolique, est présenté par certains auteurs comme la « tribune officielle de l’État  », un « espace public contemporain  » (B. Miège, 1997, 110). Cette tribune du moins rend la communauté visible à elle-même, au mieux, se transforme en un espace de publicisation et de discussions des affaires de la cité(D. Wolton, 2008, 163). Dans l’espace médiatique national, Gabon Télévision est considérée statutairement comme un espace démocratique encadré depuis 1992par le Conseil National de la Communication (CNC). Ce média devrait donc apparaître comme la scène par excellence de représentations nationales et du symbolisme de l’État autour des valeurs incarnées et promues par l’iconicité républicaine gabonaise – le blason républicain en l’occurrence.


2.2.1. Structure de l’information du journal télévisé à Gabon Télévision
Avant de nous investir dans l’étude socio-sémiotique des journaux télévisés, il paraît d’abord nécessaire de dégager la structure de composition de la matière informative, précisément à travers sa segmentation. Pour cela, on tiendra compte des facteurs de catégorisation et de segmentation des unités d’information (Ringoot, 2014, 46) et de leurs teneurs, notamment en quantifiant les actualités dans chaque rubrique informative (politique, économie, sport, etc.). Ainsi, sur la base du visionnage de 91 journaux, nous avons pu recenser 1043 reportages d’actualités. Ceux-ci ont été répartis en sept principales rubriques (institutionnelles et gouvernementales, politiques, économie, éducation, socio-culturelle et sportive, actualités internationales et les faits-divers). Cette disposition correspond à l’ensemble des champs sociaux d’où peuvent être générées des informations spécifiques. En effet, pour mieux comprendre cette répartition, il faut partir de l’idée de « cadre » émise par Jean-Pierre Esquenazi (2013, 37), à propos de l’écriture de l’actualité. Il entend par « cadres  » des modes distincts de structuration de l’expérience. Selon lui, ceux-ci mettent les individus dans un jeu de rôles, de règles et de postures socialement admises. Et les faits et événements diffusés par les médias sont puisés dans ces différents cadres.


2.2.2. La structure de l’information dans le journal télévisé de Gabon Télévision et le traitement des symboles républicains
A partir de là, la segmentation de l’actualité permet de cerner au mieux les cadres dominants dans lesquels les symboles nationaux sont représentés et leurs modes de figuration.

L’observation de journaux télévisés diffusés par Gabon Télévision de janvier à mars 2014 se décline en ce tableau où figurent les champs et les éléments d’information présentés plus haut.

Ce tableau montre que les journaux télévisés de Gabon Télévision ont une structure informative où dominent les informations institutionnelles et gouvernementales. Dans les faits, ces dernières ne se contentent pas seulement de dominer l’information, elle l’écrase massivement et font du journal télévisé le visage médiatique de l’institution politique. De plus, si on additionne les informations institutionnelles, c’est-à-dire relatives aux membres de l’État et à leurs représentants, aux informations politiques, on parviendra à confirmer qu’en la période de notre enquête, Gabon Télévision ne s’apparentait plus qu’à l’État, dans la mesure où les autres champs informationnels de la société gabonaise sont traités pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire de façon périphérique. Seules encore les informations socioculturelles sont mieux représenter. Mais, quand on sait que les acteurs de la socio-culture gabonaise sont en même temps les acteurs de la culture publique et figures des politiques gouvernementales, la diversité informationnelle à la télévision de service public se trouve ainsi brutalement rétrécie, l’information du journal télévisé devenant ainsi captive de l’État et ses organismes.

Par ailleurs, une tendance générale se dégage de ce contexte politique et social par rapport à la mise en scène des symboles nationaux et républicains. La figuration télévisuelle de ces symboles se conçoit dans ce cadre et la culture médiatique qu’il a enfantée. Les actualités diffusées ayant une forte dominance institutionnelle (comme nous pouvons le voir dans le tableau ci-dessus), le contexte de figuration du blason de la République est quasiment institutionnel et gouvernemental. Ici, le blason accompagne toutes les apparitions télévisées des dirigeants de l’État. Il est présent d’abord, dans les représentations du président de la République puis dans celle des responsables des institutions gouvernementales.

Pour illustrer ces dires, nous proposons d’observer les captures d’écran ci-dessous :

Agissant logiquement comme une forme de distinction républicaine, le blason est l’attribut qui accompagne la représentation télévisuelle des dirigeants de l’État. Cette constatation s’applique à l’ensemble de notre corpus de captures d’écran. Le blason est toujours présent dans l’habillage de l’image, parfois avec une forte saturation, comme cela s’observe dans l’image 2.

En examinant les modes de figuration du blason, une scénographie de l’image se dégage des journaux télévisés. En premier lieu, il apparaît comme un élément décoratif que le cadre de la camera doit absolument saisir au cours du reportage pour lequel l’événement est filmé. Cette tendance est largement observable. Elle est due à la forte institutionnalisation des actualités diffusées, comme on peut le constater dans les images 4 et 5.

Le blason est l’élément de décor de la tribune officielle de la présidence de la République et d’autres institutions républicaine. Il accompagne chacun de leur acte médiatique.

En deuxième lieu, la figuration télévisée du blason est l’apanage de l’énonciation audiovisuelle des procédures professionnelles de la chaîne et/ou des producteurs des reportages (comme cela est le cas pour la presse présidentielle). Ici, ce symbole apparaît comme un construit de la scénographie, de l’habillage de l’image. Il y figure alors comme un logotype.

En définitive, le blason apparaît dans la majorité des situations comme un élément scénographique mettant en exergue une institution et l’État. Dans les images 6 et 7, il figure comme signe distinctif de l’institution administrative et politique. Il y a donc une logique qui détermine l’usage télévisuel du blason républicain dans la principale chaîne de service public gabonaise. Dans la majorité des situations, ce symbole accompagne les apparitions publiques des responsables des hautes institutions comme élément de scénographie et comme élément d’une discursivité politique socialisée par les journaux télévisés de Gabon Télévision. Les conséquences de cet usage est la carnation de la République par ses représentants dont les qualités n’évoquent en rien les valeurs inscrites et portées par le blason. Incidemment, cet usage en vient à sa banalisation et à la banalisation, dans les imaginaires populaires, de l’idée même d’un État apparenté à toutes les crises que traverse le pays.

Une autre dimension est celle que porte la signification socio-sémiotique du discours médiatique autour du blason. Dans le contexte de la crise que traverse le Gabon depuis 2009, crise qui a amené au-devant de la scène politique de nombreux citoyens dont la légitimité est problématique à l’échelle nationale, que ce soit sur le plan professionnel, social, politique ou que ce soit sur le historique, l’usage du blason traduit l’aboutissement d’un combat personnel de longue haleine dont les institutions de l’État sont reconnaissant. Dans ce cadre bien précis, le blason devient le signe d’une identité publique, à la fois politique, médiatique et symbolique déclinant un changement de statut socio-politique et de posture sociale dans l’État. Celui-ci se traduit par l’adoption du jargon et de la syntaxe propres au discours politique au Gabon, l’affichage public des attributs de l’État et de la solennité ; mais aussi par des habitudes vestimentaires quasi-ritualisées : costumes, chemises, cravates et chaussures de luxe pour les hommes. Quant aux femmes, le changement de statut politique induit aussi une revalorisation sociale. En rapport avec la télévision publique nationale, le port des vêtements produits par les grandes marques occidentales constitue un des éléments de langage du discours socio-politique. Il manifeste l’adaptation assumée aux valeurs de la sociabilité politique au sommet de l’État. Tous ces éléments sont insidieusement rattachés au blason de la République, dont le symbolisme se renouvelle ainsi dans les imaginaires (sociaux et du politique).C’est en cela que le blason républicain devient une bannière qui change la sociologie de la représentation de l’État dans le contexte multipartite et démocratique actuel où son usage a cessé d’être exclusivement associé à l’image du chef de l’État.


2.3. Les téléspectateurs et les valeurs du blason
Pour avoir accès à l’avis des publics-téléspectateurs de Gabon, nous nous sommes d’abord préoccupé de savoir quel pouvait être la meilleure méthode à employer. Celle d’une enquête de terrain permettant le contact direct avec les personnes interrogées nous a paru plus pertinente. Rencontrer les enquêtés c’est en effet élargir nos connaissances à travers leurs comportements, attitudes, etc. qui sont aussi des discours socio-sémiotiques. Par ailleurs, cette stratégie permet de comprendre le phénomène de la transmission télévisuelle des valeurs aux différents publics diversement sur le terrain. Tout cela débouche sur une méthode qui ouvre sur l’acquisition d’informations additives, par exemple, celles concernant les modes de figuration du blason et la devise de l’État.

Enfin de compte, comme il s’est agi dès le départ de constituer une image, un instantané de l’opinion publique par rapport au média de service public, il nous a semblé inopportun de traiter les personnes enquêtées à partir des variables classiques que toute enquête exige de manipuler : sexe, âge, niveau d’étude, milieu social, etc. Nous avons donc opté pour la création d’un corpus indifférencié de 100 personnes qui nous nous conduise à avoir le cliché recherché.
Dans le graphique ci-dessous se trouvent résumés les données globales de notre enquête de terrain :

La représentation télévisuelle du blason de la république et les valeurs qu’ils véhiculent mettent face à une réelle perplexité quant à l’interprétation par les publics du symbolisme de cet attribut et des axiologies afférentes. Il y a quand même soixante-trois personnes sur cent (63/100) qui considèrent la première chaîne de télévision publique et son journal comme des principales scènes de promotions des symboles nationaux, en tête desquels on retrouve le blason de la république Gabonaise. Le fait est que ce pourcentage(63%) ne traduit pas la vérité réelle se rapportant au rôle social de Gabon Télévision dans la promotion des symboles nationaux. Les avis des enquêtés laissent donc apparaître une forte institutionnalisation des actualités et un rituel d’État mettant en scène l’usage des armoiries de la République Gabonaise à chaque apparition publique des responsables d’institutions. Néanmoins, on ne peut plus ignorer que Gabon télévision a un impact concret dans l’imaginaire populaire. C’est pour cette raison que ce média joue un rôle primordial dans l’institutionnalisation et dans la socialisation des attributs de l’État.

Pour ce qui est des modes de figuration du blason aux journaux télévisés, l’ensemble des réponses tourne autour de : Activité présidentielle, fête nationale, journée du civisme, Actualités institutionnelles et gouvernementales. Toutefois, en ce qui concerne les valeurs saisies à travers les représentations télévisuelles, plusieurs réponses font directement référence au triptyque de la devise de la république : Union-Travail-Justice. Une autre majorité des réponses met en exergue les valeurs : d’union, de patriotisme, de respect de l’État, et de fraternité. Ainsi, les références des publics coïncident-elles avec celles contenues dans la devise de la république. Ici, il y a donc une identification des téléspectateurs avec ce qu’ils connaissent déjà en-dehors des journaux télévisés, et qui est repris en boucle comme unité et valeur d’identité nationale.

Les résultats obtenus dans notre présente investigation confirment des considérations déjà démontrées par de nombreux chercheurs en sciences sociales, dans de contextes différents. En mettant en exergue la richesse du sol et du sous-sol d’une part, et d’autre part, en exprimant l’ambition de la nouvelle communauté de destin, ce que dit Anne-Marie Thiesse sur la valeur identitaire des attributs d’État et sur celle du blason de l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles vaut pour la République gabonaise d’aujourd’hui. Le rapprochement entre symbole officiels d’État et identité nationale trouve vraisemblablement un accomplissement absolu.

Cependant, le traitement de la figuration télévisée du blason républicain pose un problème à la fois éthique et politique. Certes, les médias publics ont vocation à rattacher à un État des symboles. Mieux encore, en tant qu’institution, la télévision publique a un devoir de représentation de l’État. Néanmoins, l’incidence due à la forte institutionnalisation des actualités télévisées, la convocation plus que significative des symboles nationaux dans les modes de figuration des dirigeants de l’État à la télévision dépassent le cadre d’un simple rituel de représentation national. Sachant bien qu’un président de la République est le garant des institutions et figure unitaire de l’État, sa seule présence à la télévision publique suffirait à incarner la symbolique identitaire dans les décors et les scénographies.

Les représentations télévisées des dirigeants institutionnels ont un lien direct avec l’identité de l’État, l’intensification de son symbolisme, et par conséquent, de la représentation de sa force et de son pouvoir imaginaire et symbolique. Et d’ailleurs, les avis des téléspectateurs sont unanimes sur cette question. Faut-il alors étendre la figuration et l’usage des symboles de l’État comme le blason républicain à tous les responsables d’institutions, sachant que les hauts serviteurs de l’État sont au service de l’Exécutif ? Faut-il penser que la reproduction répétée du symbolisme d’État à la télévision participe-t-il du partage social du pouvoir ? Si tel est le cas pourquoi ce partage n’atteint-il pas le peuple qui vit au quotidien une crise qui perdure et s’affirme par une grimpée de la pauvreté sans précédent historique au Gabon ? Il y a donc intérêt à interroger cette pratique journalistique à première vue anodine, mais politiquement et constitutionnellement complexe.

Au terme de cette contribution, nous dirons que dans les Etas subsahariens d’Afrique nés de la fin de l’entreprise coloniale, les symboles nationaux sont importants parce qu’ils ont vocation à raffermir les valeurs de référence, et socles de l’identité nationale. Le blason de la république gabonaise est véritablement ce référent de la communauté nationale en ce qu’il matérialise, véhicule et généralise la valeur d’union à l’ensemble du corps social. Il est en effet l’expression de la territorialité de l’État qui place les valeurs de patriotisme, d’union, du vivre-ensemble à la base de la société gabonaise. Il occupe enfin une place de choix dans la « tribune officielle » en tant marque identitaire et distinctive des dirigeants de l’État. Il ne demeure pas moins que l’on se demande si son usage intensif dans la première chaîne de télévision publique nationale est justifié. Procède-t-il de l’environnement politique gabonais ? Des stratégies de captations journalistiques et de la volonté du média par rapport à leur dépendance au politique ?Ce questionnement ouvre à l’approfondissement de l’objet ici examiné et aux débats laissés en perspectives tout au long de la présente réflexion.


Références bibliographiques
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Jurt Joseph,« Le Brésil : un État-nation à construire. Le rôle des symboles nationaux : de l’empire à la république », Actes de la recherche en sciences sociales 1/2014 (n° 201-202). URL : www.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2014-1-page-44.htm.

Lascoumes Pierre et al., L’instrumentation de l’action publique, Paris, Sciences Po Les presses, 2014.

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Ovoundaga Marcy Delsione, Gaëlle Boutolini Mounanga, « Symboles et valeurs dans une nation : entre construction de l’identité et crises au Gabon », Eyeang E., De Mongaryas Quentin (dir.), Les valeurs dans la société gabonaise, Libreville, Odem, 2015, p. 55-62.

Tremblay Yolande et Jacinthe Côté, « La télévision et les valeurs chez les étudiants à l’université », Revue des sciences de l’éducation, n° 1, vol. 11, 1985, p. 51-65.

Thiesse Anne-Marie, La création des identités nationales : Europe XVIIIe-XIXe siècle, Paris, Seuil, 2001.

Ringoot Roselyne, Analyser le discours de presse, Paris, Armand Colin, 2014.


Pour citer cet article :
Marcy Delsione Ovoundaga, « La télévision publique et la représentation des valeurs de la république gabonaise. Le blason aux journaux télévisés de Gabon Télévision », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 1, janvier 2018.
ISBN : 978-2-912603-96-8.


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