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La pluralité des chaînes de télévision au Congo Brazzaville.
Symbole de la diversité de l’information ?

Jonas Charles Ndeke, GRESEC, Université Grenoble Alpes, Doctorant France


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Dans les années 1990 en Afrique, le processus de libéralisation de l’espace public, la fin du monopole des Etats et l’éclosion du pluralisme médiatique furent la conséquence d’une série d’événements. Au nombre desquels, le mouvement de restructuration (« perestroïka ») et la transparence (« glasnost ») lancé par Gorbatchev à Moscou, entraîna la chute du mur de Berlin dans les années 80. Ces faits accélérèrent le retour aux processus démocratiques encouragé par le sommet France–Afrique de la Baule, en 1990. En dépit de la libéralisation du secteur médiatique, l’évolution de ce processus fut variée. En République du Congo (Brazzaville), suite à la conférence nationale souveraine tenue en 1991 et à l’adoption de la nouvelle constitution par référendum en mars 1992, le pays signa son retour au multipartisme. La libéralisation de l’espace médiatique s’engagea par ce processus. Elle se réalisa par étape. Elle fut rapide pour la presse écrite (dès 1992) mais très tardive pour la presse audiovisuelle (au début des années 2000). Si la presse écrite congolaise fut totalement libre comme le fait remarquer J. C. Gakosso (1997, 21) aux termes de l’Acte fondamental issu de la conférence nationale, il n’en demeure pas moins que c’est l’adoption de la nouvelle constitution le 15 mars 1992 et la tenue des états généraux de la communication le 20 avril 1992 qui donnèrent une forme définitive à la libéralisation du paysage médiatique congolais.

Son écosystème télévisuel se structure aujourd’hui autour de deux pôles. Le premier est constitué d’une seule chaîne d’État, Télé Congo. Le deuxième est organisé autour du secteur privé. Ce dernier est dominé par une quarantaine de chaînes commerciales et confessionnelles. Le secteur public qui n’a pas pu créer un bon réseau des chaînes locales reste donc limité par un seul et unique média public : Télé Congo. Depuis, le lancement de la première chaîne privée DRTV, en 2002, marque la fin de 40 ans de monopole de la télévision publique dans le paysage audiovisuel congolais (PAC). Si Télé Congo, DRTV, TOP TV et VOX TV ont un rayonnement international en ce qu’elles émettent sur satellite, les autres chaînes ne disposent pas d’émetteurs assez puissants pour assurer une couverture nationale. La particularité du PAC tient au fait que le Congo partage avec son voisin la République Démocratique du Congo (RDC) un même espace médiatique où deux langues nationales, le Lingala et le Kituba, et une langue officielle, le français, véhiculent l’information. De ce fait, le PAC est colonisé non seulement par une cinquantaine de chaînes de télévisions gratuites émettant depuis la RDC, mais aussi par deux chaînes de télévision internationales diffusées gratuitement sur le réseau hertzien de Brazzaville : TV5 Monde et Euronews (M.-S. Frère, 2008, 26). A cela, il faut ajouter que la pénétration du satellite et des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) dans les différents ménages congolais notamment dans les grandes villes fait subir aux chaînes congolaises une grande « agressivité  » concurrentielle.

Depuis près d’une vingtaine d’années, le nombre de chaînes de télévision est en constante augmentation dans le pays. Par contre, cette libéralisation de l’audiovisuel, improvisée et imposée de l’extérieur, fut lancée sans assise économique fiable. Ce qui fait dire à V. S. Founda qu’«  […] en conditionnant l’aide au développement à l’ouverture démocratique, les pays occidentaux et les institutions monétaires internationales telles que le FMI et la Banque Mondiale ont obligé les autocrates africains à se lancer dans une « course contre la montre » pour instaurer des institutions démocratiques et libéraliser le secteur de l’audiovisuel, véritable vitrine de la démocratie » (2009, 205).

Le paradoxe est de supporter une attente sociale croissante sans accompagnement économique. Nous avons voulu mener une recherche sur la diversité de l’information en République du Congo dans un contexte de pluralité de l’offre télévisuelle.

Notre étude vise à comprendre la structure des programmes et des journaux télévisés des chaînes congolaises. Il s’agit pour nous de tenter d’en extraire, les effets de la libéralisation du secteur télévisuel sur l’offre informative. Notre recherche vient à la suite des travaux sur la télévision au Congo publiés par R. L. Miyouna (1991), T. Dioh (2009) et A. J. Tudesq (1992). Compte tenu de sa nature exploratoire, cet article s’appuiera sur les expériences des journaux de premier rideau, c’est-à-dire, les journaux du soir de la chaîne privée Digital Radio Télévision (DRTV International-20h30) et de la chaîne publique Télévision Nationale Congolaise (Télé Congo-TVC-20h00). Le choix de ce panel se justifie par le fait que DRTV et Télé Congo sont respectivement des chaînes du secteur privé et public qui émettent sur satellite, et en conséquence, présentent une équivalence suffisamment cohérente pour effectuer une analyse comparative de l’offre informative représentative des chaînes congolaises. En attendant d’étendre le nombre de chaînes de notre corpus, ces deux émetteurs assez représentatifs des pratiques professionnelles dans le secteur des médias congolais nous permettront d’en dégager les constantes en termes de contenus, de genres et de thèmes au niveau de leurs programmes télévisés.

Les travaux développés par A. Mattelart, M. Mattelart et X. Delcourt (1984) sur la domination de l’Etat, P. Minkala-Ndati (2016) sur la tutelle politique dans la production de l’information de presse en Afrique francophone et par J. Gerstlé sur la communication politique (2008) serviront d’assises méthodologiques à ce projet.

Deux hypothèses découlent de notre questionnement. La première hypothèse fonde le présupposé suivant : le contexte télévisuel congolais, marqué par une mainmise du pouvoir sur l’information, encourage une couverture de l’actualité télévisée dominée par l’institution (l’Etat et ses organes). La deuxième hypothèse est liée à la première. Elle justifie la monopolisation politique de l’information télévisuelle par la précarité financière des acteurs médiatiques et des chaînes de télévisions elles-mêmes.


1. Méthodologie de recherche
Les études comparatives en Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) ne sont pas courantes, en particulier au Congo . Dans le souci de renforcer notre démarche comparatiste, nous allons faire appel à une autre démarche, il s’agit de l’analyse du contenu. Pour Simone Bonnafous, « bien que ce type d’analyse n’ait pas été immédiatement consacré par les [SIC, elle se montre cependant] plus sensible à l’analyse des discours » (2006, 213-228). Cette proposition ouvre la voie quant au recours des travaux de J. D. Bonville (2006) sur l’analyse de contenu, et aux approches sur la diversité développée par Aslama, Minna/Hellman, Heikki/Sauri, Tuomo (2004) et Hellmann (2001). La première approche fait référence à la variation des contenus à l’intérieur de la programmation d’une même chaîne. La seconde mesure le degré de diversité des programmes des différentes chaînes de télévision ou d’un groupe médiatique. Pour notre part, l’analyse portera sur la structure des programmes d’une part, et d’autre, part sur l’organisation thématique des journaux télévisés.


1.1. Des grilles de programmes de DRTV et Télé Congo
Les programmes de ces deux chaînes se scindent en six types d’émissions :

  • les émissions de divertissement fictionnelles comme les films, téléfilms, séries, théâtres et dessins animés ;
  • les émissions de divertissement non fictionnelles (émissions culturelle, éducative, de société, variété musicale, etc.) ;
  • les émissions magazines regroupant tous les genres d’émission qui offrent des contenus informatifs (journaux télévisés, page spéciale, reportage, point de presse, documentaire, etc.) ;
  • les émissions commerciales (celles préparées par les acteurs économiques et diffusées sur les chaînes via l’achat d’espace), les communiqués, les annonces diverses et la publicité ;
  • les émissions religieuses ;
  • les émissions sportives [1].

Les programmes couvrant la période du 23 au 29 janvier 2016 seront exploités.

1.2. Du contenu des journaux télévisés
L’analyse des journaux télévisés des chaînes DRTV et Télé Congo amène à distinguer leurs structurations thématiques dans les deux chaînes. Dix groupes d’intérêts thématiques sont recensés :

  • les thèmes institutionnels ;
  • les thèmes politiques ;
  • les thèmes économiques ;
  • les thèmes culturels ;
  • les thèmes de société ;
  • les thèmes religieux ;
  • les thèmes de sport ;
  • les faits divers ;
  • les thèmes internationaux ;
  • les autres.

Notre corpus des journaux télévisés est constitué de dix journaux, à raison de cinq par chaînes de la période du 25 au 29 mai 2015.


2. Résultats
Les analyses des programmes et des journaux télévisés de DRTV et Télé Congo nous permettent désormais d’en présenter tour à tour les résultats à des fins comparatives.


2.1. Structure des programmes
Nous déclinerons séparément les résultats de DRTV et Télé Congo calculés sur la base de la durée, avant de procéder à leur interprétation comparative. D’abord, nous commencerons par exposer les données liées aux programmes télévisés de la première chaîne de télévision retenue.

Il ressort que les programmes de DRTV montrent une prédominance d’émissions de divertissement non fictionnel (36%). Les émissions magazines (27%) occupent la deuxième place. On note également un taux élevé des émissions commerciales (15%). Très peu de place est consacrée aux émissions sportives (3%) et religieuses (2%).

Ensuite, les mêmes données sont présentées au compte de Télé Congo.

La programmation des émissions de Télé Congo laisse percevoir que les émissions de divertissement non fictionnel l’emportent sur les autres catégories (37%). Les émissions magazines occupent la deuxième place (33%). Le divertissement fictionnel est placé en troisième position (14%). Il est suivi des émissions commerciales (8%), sportives (4%) et religieuses (4%).

L’analyse comparative des programmes révèle que sur sept jours de programmation analysés, du lundi au dimanche, soient 168 heures d’observations par chaîne, les émissions de divertissement non fictionnel occupent la première place avec 36% pour DRTV et 37% pour Télé Congo. Un écart de 6% a été constaté entre les émissions de contenu de type informatif. 27% du temps d’antenne est dédié aux émissions magazines à DRTV, contre 33% à Télé Congo. Les émissions magazines occupent la deuxième place dans la programmation des deux chaînes. Les émissions de divertissement fictionnel occupent la troisième position avec 17% pour DRTV et 14% pour Télé Congo. On note également pour les émissions commerciales, 15% pour DRTV et 8% pour Télé Congo, soit un écart significatif de 7% entre DRTV et Télé Congo. Ces données laissent enfin apparaître un taux de représentativité très faible d’émissions religieuses et sportives.


2.2. Analyse de contenu des journaux télévisés
Les champs d’information sont donnés à travers la structure thématique des journaux télévisés. Nous présenterons alternativement la structure thématique des journaux télévisés de DRTV et Télé Congo.

La structure thématique des journaux télévisés de DRTV montre qu’au-délà de son caractère privé et commercial, la chaîne consacre 27% du temps des journaux à l’actualité institutionnelle. Les sujets de société et la catégorie « les autres » occupent la deuxième place. Le temps consacré à l’actualité religieuse est de 11%. Par contre, celui consacré à l’actualité sportive est de 9%. Les faits divers et l’actualité internationale occupent quant à eux la dernière place avec 4%.

La structure thématique de Télé Congo révèle que 31% du temps d’antenne des journaux télévisés est consacré à l’actualité institutionnelle. Les sujets de société (17%) occupent la deuxième place. Ils sont suivis par les informations politiques (13%) et économiques (13%) qui occupent la troisième place. La catégorie « autres », avec 9%, se positionne à la quatrième place, suivie de la religion 7%, du sport 4% et des faits divers (1%), et enfin des actualités internationales (1%).

Les deux graphiques obtenus amènent à l’analyse comparative de leurs données.

L’analyse comparative des structures thématiques des journaux télévisés de DRTV et Télé Congo met en exergue une prédominance de l’actualité institutionnelle. Cette prédominance est plus significative à Télé Congo avec (31%) qu’à DRTV (27%). Les sujets de société occupent la deuxième place (Télé Congo avec 17%, DRTV avec 12%). Le champ politique est couvert à hauteur de 13% à Télé Congo, contre 5% à DRTV. Si les journaux télévisés de Télé Congo consacrent plus de place aux sujets économiques (13%) contre 9% pour la DRTV, la tendance se renverse au niveau des sujets culturels (7%) pour DRTV, contre 4% pour Télé Congo. Dans le reste des champs de l’information, DRTV consacre plus d’espace que Télé Congo, aux sujets religieux (11% à DRTV contre 7% à Télé Congo), sportifs (9% à DRTV contre 4% à Télé Congo). Les faits divers et l’actualité Internationale sont tous à 4% à DRTV, contre 1% à Télé Congo. Enfin, les autres sujets manifestent ce même taux de déséquilibre informationnel : 12% à DRTV contre 9% à Télé Congo.

La prédominance des thèmes institutionnels dans la couverture de l’actualité de DRTV et Télé Congo confirme notre hypothèse sur la monopolisation du domaine de l’information par le seul champ institutionnel. Cette prédominance relève d’un phénomène plus complexe lié au contexte professionnel congolais. Qu’elles soient privées ou publiques, les chaînes de télévisions restent sous une influence remarquable de l’Etat. Les journalistes et d’autres agents de la télévision publique ont un statut de fonctionnaire d’Etat. Les chaînes privées appartiennent aux personnalités proches du pouvoir politique et leurs acteurs médiatiques ont souvent des statuts très précaires.


Le champ institutionnel constitue donc une véritable source d’informations qui sollicite en permanence les chaînes de télévision et entretient des rapports très complexes avec les acteurs médiatiques. Par ailleurs, face aux difficultés financières et leurs mauvaises rémunérations, ceux-ci se tournent vers les institutionnels qui disposent d’un capital financier, au double sens bourdieusien et bouquillionnien : ces derniers expriment ainsi un besoin de communication et de visibilité. Ce qui nous conduit à confirmer la deuxième hypothèse qui lie la dépendance des acteurs médiatiques à leur propre précarité financière et à celle des chaînes de télévision elles-mêmes. Cette hypothèse rejoint celle développée et vérifiée par les travaux de P. Minkala-Ndati (2016).

Dans ces conditions, les journaux télévisés considérés comme des espaces de communication démocratique sont loin de garantir une diversité d’information dans la couverture de l’actualité. Cette monopolisation domaniale de l’actualité par le seul champ institutionnel implique un non-respect du principe d’équité dans le traitement de l’information consigné dans la Loi organique n°4-2003 (2003, 2-3). Elle consacre un espace de diffusion d’informations officielles qui entretient « un effet de clôture pour les discours alternatifs » (L. Monnoyer, 1997, 159-169). Ce qui nous amène à dire que les journaux télévisés congolais se situent dans une période transitoire entre l’information institutionnelle et l’information spectacle. Partagés entre « l’être à sa place » de la paléo-télévision ou « l’être ensemble » de la néo-télévision (J. L. Missika, 2006, 73-105), les journaux télévisés demeurent orientés vers des tendances fondées sur l’information institutionnelle et sur des rapports professionnels oscillant entre relations de contrôle et relations d’influence.


Références bibliographiques
Balandier Georges, Le sens et puissance, Paris, PUF, 2004.
Bonnafous Simone, « L’analyse du discours », Olivesi Stéphane, Sciences de l’information et de la communication. Objets, savoirs, discipline, Grenoble, PUG, 2006.
Bouquillion Philippe, Les industries de la culture et de la communication. Les stratégies du capitalisme, Grenoble, PUG, 2008.
De Bonville Jean, L’analyse de contenu des médias. De la problématique au traitement statistique, Bruxelles, De Boek, 2006.

Fouda Vincent Sosthène, « Les médias face à l’ouverture démocratique en Afrique noire : doutes et certitudes », Les cahiers du journalisme, n° 09, 2009.

Frère Marie Soleil, Le paysage médiatique congolais : État des lieux, enjeux et défis, Etude réalisée sous la supervision de France Coopération Internationale, avec l’appui de la coopération britannique et de la coopération française, 2008.

Gerstle Jacques, La communication politique, Paris, Armand Colin, 2008. Gakosso Jean Claude, La nouvelle presse congolaise, Paris, L’Harmattan, 1997. Loi organique, n° 4-2003 du 18 janvier 2003.

Mattelart Arnaud, Mattelart Michèlle et Delcourt Xavier, La culture contre la démocratie. L’audiovisuel à l’heure transnationale, Paris, La Découverte, 1984.

Minkala-Ndati Pierre, La tutelle politique dans la production de l’information de presse en Afrique francophone. Le cas du Congo Brazzaville, Paris, L’Harmattan, 2016.

Missika Jean Louis, La fin de la télévision, Paris, Seuil/La République des Idées, 2006.

Monnoyer Laurence, « La légitimation par la science : un défi pour la démocratie », Hermès, Sciences et médias , n° 21, 1997.

Kolb Steffen & Luzio Elena, « Diversité et informations politiques dans les télévisions françaises et italiennes », © Les Enjeux de l’information et de la communication| http://w3.u-grenoble3.fr/les_enjeux | n°13, 2012.

Trebbe Joachim, Baeva Gergana, Schwotzer Bertil, Kolb Steffen & Kust Harald, Fernsehprogrammanalyse Schweiz Methode, Durchführung, Ergebnisse, Zürich , Rüegger Verlag, 2008.


Pour citer cet article :
Jonas Charles Ndeke, « La pluralité des chaînes de télévision au Congo Brazzaville. Symbole de la diversité de l’information ? », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 1, janvier 2018.

ISBN : 978-2-912603-96-8.


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Notes :

[1Ces catégories sont inspirées de Trebbe, Joachim ; Baeva, Gergana ; Schwotzer, Bertil ; Kolb, Steffen & Kust, Harald (2008) : Fernsehprogrammanalyse Schweiz Methode, Durchführung, Ergebnisse. Zürich : Rüegger Verlag, p. 29-30.

 

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