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Le trafic illicite des armes légères et de petits calibres dans les pays de la Côte Ouest Africaine.
Les causes d’un phénomène portuaire sous-régional

Guy Merlo Madoungou Ndjeunda, Institut de Recherche en Sciences Humaines, Gabon


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En Afrique, particulièrement sur la Côte Ouest Africaine, les armes légères qui ont servi et qui servent encore à la déstabilisation des pays de cette région, transitent généralement par les ports. En effet, en janvier 2008, le Directeur Général du Port Autonome de Douala avait été limogé à la suite de la découverte dans ce port d’un conteneur plein d’armes à destination de la République Centrafricaine. Le 21 octobre 2010, 13 conteneurs d’armes légères (lance-roquette, grenades, et obus de mortier) avaient été découverts au Port Autonome de Lagos/Apapa en provenance d’Iran et à destination de la Gambie [1]. . D’après la presse internationale, 3.000 matériels militaires en provenance du port de Douala avait été arrêtés au Congo-Brazzaville dans la localité frontalière de Tala-Tala, le vendredi 21 janvier 2011.

La Côte Ouest-Africaine est ainsi devenue une plaque tournante du trafic illicite des armes légères et de petits calibres à tel point que les Nations Unies sont obligées d’appliquer les embargos territoriaux obligatoires sur les armes à l’encontre de la Côte d’Ivoire, du Libéria, de la Sierra Léone, de la République Démocratique du Congo, de la Centrafrique et bien d’autres pays. Ces embargos sont régulièrement violés, car le trafic d’armes légères ne cesse de nourrir le trafic portuaire de cette région.

Aujourd’hui, les Nations Unies estiment à 875 millions le nombre d’armes légères en circulation dans le monde, dont plus de 100 millions en Afrique soit une arme pour environ 14 personnes. Les différents rapports de l’ONU démontrent également que 500.000 personnes décèdent chaque année suite à l’utilisation des armes légères dont 300.000 morts dans les pays en développement et un millier de déplacés en Afrique. Les armes illicites font ainsi une victime par minute.

La facilité d’utilisation, de transport et de maintenance des armes légères et leur importante durée de vie font qu’elles sont omniprésentes, qu’elles peuvent très facilement passer d’un circuit à un autre, d’un théâtre d’opération à un autre, d’une troupe régulière à un groupe de rebelles, d’un soldat à un enfant soldat, sans que l’on puisse précisément en suivre le parcours en raison du manque de traçabilité. D’ailleurs, le trafic d’armes se dissocie de celui des drogues en ce sens que dans les trois étapes linéaires que l’on identifie dans le trafic de drogue, à savoir : production, trafic et utilisation, le trafic d’armes offre la possibilité perverse de retourner au trafic après une utilisation.

L’objectif de cette étude est de ressortir les causes du trafic illicite des armes légères et de petits calibres qui transitent régulièrement dans les ports des pays de la Côte Ouest Africaine.

Il s’agira d’examiner la puissance du lobby de fabrication des armes légères, d’analyser la production africaine des armes légères, d’étudier la faiblesse du Système d’embargo des Nations Unies. Ensuite démontrer comment les revendications armées, les trafics et le pillage des richesses des pays de COA accentuent le trafic illicite des armes. Enfin montrer la défaillance du système de sécurité dans les ports et la complicité des hauts responsables des pays de région dans le trafic illicite des armes légères.

Le résultat de l’analyse montre que le puissant lobby de fabrication des armes, la faiblesse du système d’embargo des Nations Unies, les revendications, le pillage des richesses, la défaillance du système de sécurité dans les ports sont les principales causes du trafic illicite des armes légères en Afrique Occidentale. Il importe de souligner ici que, le présent article est issu d’une série de publications menées dans le cadre d’un Programme de Recherche du Laboratoire de Recherches sur les Systèmes Portuaires (LARESPO) de l’Institut de Recherche en Sciences Humaines (IRSH) du CENAREST depuis 2010 [2] .


1. La puissance du lobby de fabrication des armes : Un levier économique jalousement gardé par les « Etats fabricants »
La production et la commercialisation des armes constituent une part importante dans l’économie des « Etats fabricants » qui se livrent une concurrence sur le marché mondial de ce produit. Ce commerce est généralement dominé par les pays industrialisés, avec la suprématie des Etats-Unis [3] , depuis l’effondrement de l’ex URSS. En effet, entre 1984 et 1988, sur les 174,5 milliards de dollars que représentaient les exportations mondiales d’armes, 70% revenaient aux géants américain et soviétique, et 87% aux 5 membres du Conseil de Sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Royaume-Uni, ex-URSS, France, Chine). Entre 1988 et 1990, les exportations européennes étaient à 78% absorbées par les pays du Sud.

Bien qu’il soit rarement permis à l’opinion publique de mesurer le poids de l’industrie de l’armement, celle-ci est un acteur essentiel de l’économie des pays producteurs depuis la Seconde Guerre mondiale. Car la vente d’armes ne représentait pas moins de 4,4% des exportations totales françaises en 1980 et 4,8% des exportations totales du Royaume Uni en 1988 (B. Valverbe, 2004). Ainsi, comment peut-on lutter efficacement contre le trafic illicite d’armes, si ce produit à une part importante dans l’économie des pays producteurs qui délivrent à l’achat un simple « Certificat de Destination Finale » qui est par la suite falsifié par les trafiquants au profit d’une réexportation illégale vers des régions en conflit et sous embargo (A. Linard, 2006) ?

L’effondrement du mur de Berlin et la disparition de la menace du Pacte de Varsovie ont entrainé l’apparition d’incommensurables stocks d’armes dont une importante partie est désormais inutile, aussi bien du côté des anciens pays soviétiques que des Etats-Unis [4] . Ainsi une nécessité d’écouler ces armes s’impose. Car, la gestion des stocks est problématique et couteuse, ainsi la meilleure solution est de vendre ce stock pour ne pas perdre et pouvoir en tirer les retours sur investissement permettant d’assurer la bonne santé à l’économie américaine. La Russie incite ses firmes à exporter tous azimuts depuis 1993. Pour les pays d’Europe de l’Est comme la Hongrie, la République Tchèque, la Slovaquie et la Bulgarie, l’industrie d’armement est une question de survie pour l’industrie nationale. Le cas bulgare est pour sa part particulièrement pertinent. En effet, sur la vingtaine de sociétés d’armements bulgares réparties sur une centaine de site, douze travaillent à l’exportation. Le secteur industriel peine à se diversifier et reste très dépendant de l’armement qui représente la première source de devises nationales. La Bulgarie est aujourd’hui considérée sur la scène internationale comme une plaque tournante pour les trafics illicites internationaux d’armes en violation des embargos des Nations Unies.

Ainsi, tous ces stocks d’armes alimentent les conflits dans le monde, particulièrement en Afrique de l’Ouest et du Centre où on recense un nombre important de conflits armés qui maintient les populations dans la misère (carte n°1).


2. La production africaine des armes légères et de petits calibres accentue son trafic illicite
La production africaine d’armes contribue à la déstabilisation des pays africains. Parmi les pays africains producteurs d’armes, on trouve : l’Afrique du Sud, le Zimbabwe, le Nigéria, la Namibie, l’Ouganda, le Kenya, la Tanzanie et l’Egypte (carte n°2). Le plus grand producteur d’armes en Afrique est l’Afrique du Sud, qui a hérité du régime de l’apartheid d’une industrie perfectionnée et diversifiée [5] .

Actuellement en Afrique du Sud, il y a 700 usines qui travaillent dans le secteur militaire et emploient 22 500 personnes (à la fin des années 1980, il y en avait 160 000). D’après les données officielles, le pays exporte des armes dans 61 pays, et les régions privilégiées sont le Moyen -Orient et l’Afrique. Son plus grand client est l’Algérie, qui à elle seule représente 28% de toutes les ventes en Afrique (Tableau n°1).

On constate dans le tableau précédent que les principaux clients africains des pays africains qui fabriquent les armes ont déjà été déstabilisés par au moins une guerre civile ou plusieurs conflits. Ce qui conforte la position selon laquelle l’industrie de fabrication d’armes en Afrique alimente et entretien les conflits armés sur ce continent.


3. Les faiblesses du système d’embargo des Nations : « une source » de prolifération des armes légères sur la Côte Ouest Africaine
Les Nations-Unies appliquent actuellement des embargos territoriaux obligatoires sur les armes à l’encontre de la Côte d’Ivoire, du Libéria et de la Somalie. Certains acteurs non étatiques (des groupes rebelles et leurs dirigeants) sont également soumis à des embargos sur les armes. Actuellement, tous les Etats du monde ont l’interdiction de transférer des armes à ces groupes d’acteurs non étatiques en République Démocratique du Congo (RDC), au Libéria, au Rwanda, en Sierra Leone et au Soudan, ainsi qu’à Al Quaïda, à Boko-Haram et aux personnes qui leurs sont associées.

Au cours de la dernière décennie, des embargos ont également été imposés aux rebelles armés d’Angola (1992 à 2002), à l’Ethiopie et l’Erythrée (2000 et 2001), à l’Irak (1990 à 2003), à la Lybie (1992 à 2003) et à l’ex Yougoslavie (1991 à 1996, puis à nouveau de 1998 à 2001). Aucun de ces embargos obligatoires des Nations Unies n’a arrêté la fourniture d’armes. Par contre, ils ont rendu la logique plus difficile et l’acquisition des armes désirées plus onéreuse. Ainsi, d’après l’Institut International de Recherche sur la Paix de Stockholm : « les violations des embargos des Nations Unies sur les armes persistent et sont généralisées sur tous les continents, en particulier en Afrique » [6] .

D’ailleurs, malgré l’embargo sur les armes, le pétrole et les pierres précieuses imposé par l’ONU à la Sierra Leone, le RUF continua à s’approvisionner en armes par le biais d’un réseau clandestin dont les opérations étaient financées par le commerce illégal des pierres précieuses (diamants) [7] .

Ces embargos présentent des faiblesses fondamentales dont les trafiquants d’armes s’en servent pour alimenter les conflits. En effet, les embargos des Nations Unies constituent généralement une réaction tardive et peu précise, c’est-à-dire en dernier recours, quand la situation humanitaire et des droits de l’humains dans un pays particulier a déjà atteint le stade de la crise. La décision d’imposer et surtout de ne pas imposer un embargo sur les armes est aussi largement conditionnée par des considérations politiques. Bien souvent, les intérêts commerciaux politiques ou autrement stratégiques de tel ou tel membre du Conseil de Sécurité des Nations Unies entraînent généralement un refus d’étudier ou d’accepter la décision d’imposer un embargo sur les armes à un régime ou un groupe armé particulier.

En outre, les embargos des Nations Unies sur les armes sont également violés de manière régulière et systématique parce que les Etats membres, en particulier « les plus puissants », ne font pas appliquer les décisions des Nations Unies. A titre d’illustration, plusieurs Etats membres des Nations Unies n’assimilent pas la violation d’un embargo à une infraction pénale dans leur droit national. Ainsi comment le Comité des Sanctions [8] des Nations Unies qui est chargé de superviser les embargos peut-il s’appuyer sur les Etats membres pour qu’ils surveillent les embargos et les mettent en œuvre [9] .


4. Les revendications sociales, les trafics et le pillage des richesses sont les vecteurs du trafic illicite des armes légères dans les pays de la COA
L’analyse des cas du Nigéria, de la République Démocratique du Congo et du Libéria démontre à suffisance que le pillage des richesses, les trafics divers et les revendications sociales sont « nourris » sur la Côte Ouest Africaine par le trafic illicite des armes légères et de petits calibres.


4.1. Les revendications sociales armées au Nigéria favorisent le trafic illicite des armes légères et de petits calibres
Les revendications dans certains pays de la COA favorisent le trafic illicite d’armes légères. En effet, dans le Delta du Niger au Sud du Nigéria les populations autochtones de cette région revendiquent une meilleure redistribution de « la manne pétrolière », car elles se sentent laissées et oubliées par la gestion Gouvernementale des recettes pétrolières. Ainsi, face à l’opposition farouche du Gouvernement d’Abuja, plusieurs groupes [10] armés se sont constitués dans cette région, sèment la terreur, siphonnent les pipe-lines et revendent les produits pétroliers volés dans un vaste réseau de contrebande qu’ils ont mis en place. L’argent issu de ce trafic des produits pétroliers leur permet de s’acheter de façon illicite des armes avec les- quelles ils s’opposent à l’armée Nigériane et commettent les actes de piraterie et de brigandage au large des côtes des pays du Golfe de Guinée.

Les revendications de la secte islamiste Boko-Haram au Nord du Nigéria accentuent également le trafic illicite d’armes dans ce pays. Dans la mesure où les islamistes de cette secte utilisent « des réseaux mafieux » pour se procurer les armes qui leurs permettent de « tenir tête » à l’armée Nigériane, Camerounaise et Tchadienne.

Le trafic de drogue et d’autres substances illicites favorise aussi le trafic illicite d’armes légères en Afrique Occidentale. Car depuis plusieurs années, l’Afrique est devenue une plaque tournante de drogue. La lutte contre le narcotrafic s’est intensifiée sur les traditionnelles voies d’acheminement de la drogue vers l’Europe, à savoir l’axe caribéen et les côtes espagnoles. Ainsi, les trafiquants ont naturellement ouvert un nouvel itinéraire, à hauteur du dixième parallèle nord. Baptisé « l’autoroute 10 » par les experts de l’Office des Nations Unies Contre la Drogue et le Crime (UNODC), cette nouvelle voie est le plus court chemin en partant du Venezuela ou du Brésil à bord de bateaux de pêche ou de petits avions, pour acheminer la drogue en Afrique de l’Ouest, car les côtes de cette région sont peu contrôlées et facilement perméable (G. M. Maoungou Ndjeunda, 2009).

Ce trafic de drogue accentue ainsi le trafic illicite des armes légères, dans la mesure où les trafiquants ont besoin des armes pour protéger les sites de production et tout le circuit de distribution.


4.2. L’exploitation illicite des richesses de la République Démocratique du Congo : Un vecteur de la prolifération illégale des armes légères et de petits calibres
L’exploitation illégale des richesses naturelles favorisent aussi la prolifération d’armes légères dans les pays de la COA. La République Démocratique du Congo est une illustration parfaite du lien qui existe entre le pillage des richesses et le trafic illicite d’armes. En effet, en 2003, le Groupe d’Experts sur l’exploitation des richesses naturelles au Congo mis en place par le Conseil de Sécurité des Nations Unies avait clairement fait le lien entre le pillage des ressources et la prolifération des armes légères, en stipulant « qu’il était très difficile de mettre un terme à ce pillage sans se préoccuper des trafics d’armes alimentant les groupes armés actifs dans la région ».

Deux autres études en 2005, avaient analysées et établies un lien direct entre l’exploitation des richesses naturelles et le trafic d’armes en RDC. La première avait démontré que la minière de Bakwanga (MIBA), société exploitant les concessions diamantaires au Kasaï était utilisée par le régime de Kinshasa pour financer les achats d’armes destinées aux Forces Armées Congolaises. La seconde étude menée par Amnesty International consacrée aux achats de matériels militaires, et notamment d’armes légères, par les différentes armées et groupes armés présents au Congo, avait établi des liens directs entre la prolifération des armes légères et l’exploitation illégale des ressources naturelles par les mouvements rebelles et leurs alliés étrangers, d’une part et les groupes « maï maï » et le régime de Kinshasa, d’autre part. Ainsi, il s’est instauré en RDC « un cercle infernal dans lequel les armes légères facilitent les activités de prédation des groupes armés, prédation qui permet à son tour de financer de nouveaux achats d’armes » [11] .


4.3. L’exploitation illégale des richesses du Libéria a contribuée à la prolifération illégale des armes légères et de petit calibre
Dans le conflit libérien, les factions avaient réussi à mettre en place une économie clandestine relativement florissante. Le pillage ou la taxation de l’aide humanitaire avaient en grande partie contribué à financer les différentes factions. Les groupes rebelles avaient recouru à la prédation des richesses pour financer leur conquête du pouvoir et asseoir leur base territoriale.

Le mouvement de Charles Taylor avait mis en place une véritable économie de guerre. La stratégie de celle-ci reposait sur des pratiques d’extraversion ou de racket et sur une véritable stratégie d’exploitation des ressources du pays. En effet, contrôlant à une époque les trois quarts du territoire libérien, le National Patritotic Front of Liberia NPFL avait mis en place une véritable industrie à grande échelle, fondée sur l’exploitation du caoutchouc, du bois et du minerai de fer, ainsi que sur la taxation des exportations illégales de diamants à partir de la Sierra Leone. Doté d’une commission économique des plus rudimentaires, le Gouvernement de Charles Taylor avait organisé l’exploitation des ressources de la zone sous son contrôle sur une base capitalistique, en collaboration avec la "Grand Bank de Buchanan" et la "Bong Bank, détenue par son frère Gbatu Taylor, à Gbarnga. Les exportations se faisaient le plus souvent par voir maritime à travers les ports de Buchanan et de Harper (M. Y. Diallo, 2009).

L’habilité de Charles Taylor réside dans sa promptitude à passer des accords avec des compagnies multinationales, non pas seulement pour les racketter mais aussi pour relancer son appareil de production. Charles Taylor avait commencé à financer ses activités en pillant et en vendant le matériel de la Compagnie Allemande Bong Iron Ore Company, abandonnée par ses propriétaires. Le frère de Charles Taylor avait assuré la vente des machines à l’étranger et les bénéfices étaient devenus le noyau de l’Agence « Office » de financement du NPLF, chargée d’assurer les transactions avec les partenaires étrangers. La plupart des ventes avaient été effectuées par le biais de la Forestry Development Authority, chargée en association avec la Bong Bank de Gbatu Taylor, de collecter des fonds destinés à l’achat de licences et à la mise en place de taxes sur les exportations de bois. Ce commerce de bois avait particulièrement intéressé les sociétés françaises et libanaises installées en Côte d’Ivoire. Les exportations de bois avaient quasiment doublé en 1992, passant de 143 000 à 200 000 m3, essentiellement à destination de la Communauté Economique Européenne (CEE) et surtout de la France dont le Libéria était devenu le troisième fournisseur de bois tropicaux (idem, 2009).

En réaction à cette situation qui a constitué des risques majeurs pour la sécurité nationale et régionale, le groupe d’experts du Conseil de Sécurité de l’ONU, après avoir relevé le rôle du commerce du bois dans l’approvisionnement illégal en armes des rebelles du RUF, avait déclaré que cet approvisionnement violait les décisions des Nations Unies. Ce rapport révèle également que « Gus Kouwenhoven » est responsable de la logistique d’une grande partie du trafic d’armes, par le biais de ses possessions dans le domaine de l’exploitation forestière au Libéria. Il organise ainsi le transport d’armes de Monrovia vers la Sierra Leone. Les routes construites et entretenues pour l’extraction du bois servaient également au transport d’armes à l’intérieur du Libéria, ainsi qu’à leur envoi en Sierra Leone [12] .

Toutes les enquêtes des ONG telles que Global Witness et des Nations Unies avaient révélé l’implication du président Libérien Charles Taylor dans le trafic et l’exploitation forestière. Ces enquêtes avaient précisément révélé que les taxes provenant de l’exploitation servaient au Président Taylor, à l’entretien d’unités paramilitaires, à l’achat des armes, à la création par les sociétés forestières des milices privées composées d’anciens combattants issus du Front Patriotique National de Taylor. Les différentes enquêtes avaient mis en évidence l’implication de plusieurs sociétés forestières dans le trafic d’armes avec les rebelles du RUF de la Sierra Leone.

Le Conseil de Sécurité des Nations Unies et les ONG avaient cité quelques industries forestières et leurs auteurs impliqués dans le trafic d’armes au Libéria :

  • Oriental Timber Company (OTC), dirigée par le néerlandais Gus Kouwenhoven, associée au Président Taylor. Cette société était la plus en vue au Libéria et était responsable de la logistique de nombreux trafics d’armes avec le RUF et contrôlait 43% de la forêt Libérienne ;
  • Royal Timber Corporation (RTC), dirigée également par Gus Kouwenhoven. Elle était la deuxième société forestière ;
  • Mohammed Groupe of Companies (MGC), dirigé par le chargé de mission du Président Charles Taylor. Celui-ci était également l’Ambassadeur itinérant du Président Libérien, basé à Danané dans l’Ouest ivoirien où la route de Toulepleu à San Pedro était devenue un enjeu majeur dans l’acheminement des grumes libériennes et du trafic d’armes. Le bois libérien était alors devenu le nerf de la guerre grâce auquel les armes transitaient par de nombreuses filières [13]
    .


5. La complicité des hauts responsables des pays de la Côte Ouest Africaine : Un facteur favorisant le trafic illicite des armes légères et de petits calibres
La complicité des hauts dirigeants des Etats de la COA favorise le trafic d’armes légères dans cette région. Plusieurs dirigeants et Chefs d’Etats ont été cités dans les affaires de trafic d’armes en Afrique Occidentale, notamment, Blaise COMPAORE dans le trafic d’armes qui a servi à déstabiliser la Sierra-Léone et la Côte d’Ivoire. Le quotidien anglais The Guardian avait révélé en août 2000 que " Charles Taylor a rencontré les leaders du RUF au Burkina Faso en présence de Blaise Compaoré" et que selon des dénonciations adressées à l’ONU, "55 mercenaires seraient également arrivés du Burkina Faso en Sierra Léone" [14] .

En outre, les rivalités interétatiques sont à l’origine de la plupart des conflits en Afrique de l’Ouest et du Centre, cependant certains Etats contribuent à la déstabilisation des pays en guerre. A titre d’illustration, les conflits libériens et sierra léonais étaient alimentés par l’influence politique de la Côte d’Ivoire, du Burkina Faso et de la Lybie. Ainsi, la rancœur de Félix Houphouët Boigny contre Samuel Doe, responsable de la mort de son gendre [15] , a lourdement pesé dans le soutien initial apporté par la Côte d’Ivoire au NPFL. Très proche du Président Tolbert, Houphouët Boigny avait permis à Charles Taylor de disposer une base arrière sur le territoire ivoirien, notamment à Danané et à Man. Il avait renforcé son appui aux rebelles lors de l’entrée en scène du Nigéria dont il contestait les ambitions dans la sous région.

De même, de manière discrète, la Côte d’Ivoire avait toléré les activités du RUF sur son territoire, le mouvement rebelle s’y ravitaillait en armes et en médicaments. L’ancien président ivoirien Félix Houphouët Boigny avait ainsi protégé et assuré le passage à travers son pays, de matériels de guerre destiné au NPFL. La plupart des armes destinées au RUF via le Libéria débarquaient d’abord au Burkina Faso (M. Y. Diallo, op. cit.). Ainsi, dans une étude remarquable, le Groupe d’Experts de Nations Unies enquêtant sur le transport d’armes vers l’Union Nationale pour l’Indépendance Totale de l’Angola (UNITA) affirme avoir reçu des informations selon lesquelles le Burkina Faso transbordait des armes vers l’UNITA. Et le RUF bénéficiait également de cette route d’approvisionnement.

Dans la même veine, le Washington Post rapporte que le RUF avait obtenu au moins 5 cargaisons d’armes du Burkina Faso en 1998 et 1999. Les armes furent acheminées directement vers le RUF en Sierra Leone.

Par ailleurs, l’absence d’un système de traçabilité fiable favorise le trafic illicite d’armes légères. Car les faux certificats sont régulièrement établis pour réexporter les armes. Les réexportations illégales d’armes ont généralement lieu vers des régions en conflit et sous embargo de l’ONU. Pour contourner cette interdiction, on falsifie sur place les certificats de destination finale. Ces documents sont exigés par les pays producteurs, mais la bonne arrivée des armes et leurs permanences dans le pays mentionné sur le certificat sont rarement contrôlées. Ainsi, d’après le Groupe de Recherche et de l’Information sur la Paix et la Sécurité (GRIPS), « dix-huit certificats ont été découverts en Bulgarie, mentionnant le Togo comme destinataire final d’armements », alors que les armes étaient réexportées [16] . De même, en 1999, 68 tonnes d’armes sont arrivées à Ouagadougou en provenance d’Ukraine, "officiellement, le destinataire était l’armée burkinabé. La cargaison a été transportée par la route à Bobo-Dioulasso où elle a été chargée dans un autre avion" à destination de Monrovia puis de la Sierra Léone [17].

Ainsi, le comportement répréhensible au regard du droit international de l’Etat Burkinabé et Ivoirien vis à vis des conflits africains a été constaté dans plusieurs conflits sur la Côte Ouest Africaine, accentuant ainsi le trafic illicite d’armes légères et de petit calibre dans cette région.


6. La défaillance du système de sécurité dans les ports des pays de la COA favorise le transite illicite des armes légères et de petits calibres
Le trafic illicite des armes légères qui transite par les ports des pays de l’Afrique Occidentale est favorisé par la non application stricte des Conventions internationales, notamment le Code International pour la Sûreté des Navires et des Installations Portuaires (Code ISPS). En effet, le présent Code stipule dans les obligations des Etats contractants que ceux-ci doivent mettre à la disposition des agents de sûreté portuaire préalablement formés un matériel de travail performant permettant de détecter les produits illicites dissimulés dans les conteneurs. Ce qui n’est pas le cas, car dans plusieurs ports de cette région, il n’existe pas de matériels modernes (scanners) de contrôle pouvant traquer et détecter la présence d’armes légères dans les conteneurs.

Les ports qui disposent d’un scanner n’arrivent pas à inspecter aux rayons x tous les conteneurs en transit, car un seul scanner ne peut pas contrôler efficacement le trafic de conteneurs d’un port. Ainsi, chaque ports de la COA doit être équipé d’un nombre de scanner pouvant lui permettre de scanner chaque conteneur en transite.

Il importe de souligner que le transite illicite des armes légères par les ports de la COA est soutenu par la complicité des hauts responsables de ces installations portuaires (les Directeurs de ports, des Douaniers, les Policiers, les Gendarmes et bien d’autres responsables), très souvent sous les ordres des hommes politiques qui les ont nommés à ces postes.


7. L’AGPAOC et l’OMAOC : des structures laxistes au trafic illicite des armes légères et de petits calibres qui transitent par leurs ports
Les pays de la Côte Ouest Africaine se sont dotés sous les auspices des Nations Unies de plusieurs organes tels que l’Association de Gestion des Ports de l’Afrique de l’Ouest et du Centre (AGPAOC) et l’Organisation Maritime, d’Afrique de l’Ouest et du Centre (OMAOC), pour leur permettre de mieux gérer leurs installations portuaires afin d’accroitre leurs participations au commerce maritime international. Cependant, depuis leurs créations, ces organes semblent inefficaces, dans la mesure où ils ne s’approprient pas et ne se positionnent pas sur les questions importantes qui minent le secteur portuaire tel que le trafic de drogue, le trafic illicite des armes légères et de petits calibres.

Aujourd’hui, les ports de l’Afrique Occidentale sont devenus des plaques tournantes du trafic illicite des armes légères et de petits calibres qui servent à la destruction et à l’appauvrissement des pays de cette région, au détriment des populations qui sont obligées de se réfugier dans les Etats voisins qui ont généralement aussi une stabilité précaire. Autrement dit, l’inefficacité de l’AGPAOC et de la OMAOC à empêcher le transit illégal des armes dans ses ports, a contribué à ne point douter à rendre instable la quasi-totalité des Etats de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, car, « à la mi 2001 les conflits latents ou ouverts touchaient la Centrafrique, le Tchad, la Côte d’Ivoire, la République Démocratique du Congo, la Guinée, La Guinée Bissau, le Libéria, le Nigéria, le Cameroun, la République du Congo, le Rwanda, le Sénégal, la Sierra Leone » [18] .


Au terme de cette analyse sur les causes du trafic illicite des armes légères et de petits calibres qui "transitent dans les ports des pays de l’Afrique Occidentale", nous pouvons retenir que ce phénomène est entretenu à plusieurs échelles. D’abord à l’échelle internationale, nous avons la puissance du lobi de fabrication d’armes des pays d’Europe et d’Amérique du Nord, la faiblesse du système d’embargo des Nations Unies et la production africaine d’armes qui est dominée par l’industrie d’armement de l’Afrique du Sud et celle des pays de l’Afrique Australe.

A l’échelle sous-régionale de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, les facteurs qui accentuent la prolifération d’armes légères et de petits calibres sont entre autre ; les revendications, les trafics, le pillage des richesses naturelles ; la complicité des hauts responsables des Gouvernements de ces pays ; la défaillance du système de sécurité dans les ports ; et le laxisme des structures spécialisées en transport maritime dans cette sous-région que sont l’Association de Gestion des Ports de l’Afrique de l’Ouest et du Centre (AGPAOC) et la Conférence Ministérielle des Etats de l’Afrique de l’Ouest et du Centre en Transport Maritime.


Bibliographie :
Ammesty International, « Embargos des Nations Unies sur les armes : vue d’ensemble sur la dernière décennie », Bulletin d’Information n°060, p.1-4, 2006.

Diallo Mamadou Yaya, Les Nations Unies et la Lutte Contre la Prolifération des armes légères et de petit calibre : Défis, enjeux et perspectives, Thèse de Doctorat (NR) en Droit Public, Université de Reims Champagne – Ardenne, 451p, 2009.
Dossier sur l’exploitation forestière illégale au Libéria sur les sites :
http://www.globalwitness.org/press_releases.php?type=liberia et le site des Nations Unies http://www.un.org.ovs/sc/committees/liberiaselEng.htm

Groupe de Recherche et de l’Information sur la Paix et la Sécurité (GRIPS), Trafic d’armes vers l’Afrique : Plein feu sur les réseaux français et le « savoir-faire » belge, Edition Complexe, 192p, 2002.

Les armes et l’afrique, Journal Afrique Espoir, 12p, Juin 2005.

Madoungou Ndjeunda Guy Merlo, Contribution à l’étude de la sécurité et de la sûreté portuaire dans les pays de la Côte Ouest Africaine, Thèse de Doctorat en Sciences Humaines de la Mer, Université de Nantes, 514p, 2009.

Rapport du Groupe d’expert du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur l’exploitation illégale des richesses au Libéria, Décembre 2000. Disponible sur le site des Nations Unies. www.un.org.

Programme des Nations Unies pour le Developpement (PNUD), Etude sur la prolifération des armes légères en République démocratique du Congo, 125p,Juin 2010.

Valverde Benjamin, Le trafic illicite d’armes légères, Mémoire de DESS de Géopolitique de l’Ecole Normale Supérieur l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, présenté dans le cadre de l’Atelier « Criminalité » organisé sous la Direction de Guiseppe Muti, 84p, 2004.


Sitographie :
Armes légères : les intermédiaires africains, 2012, http://www.syfia.info/index.php5?view=articles &action=voir&idA, pp.1. Consulté le 15 janvier 2017 à 11h-00.

Linard A., Armes légères : les intermédiaires africains, 2002, http://www.syfia.info/index.php5?view=articles&action=voir&idA..., 1p. Consulté le 28 avril 2016 à 16h-27mn.

L’Iran au cœur d’un trafic d’armes en Afrique, 2010, http://www.iran.blog.lemonde.fr/2010/11/27/liran-au-coeur-dun-trafic-darmes-en-afrique. 4p. Consulté le 10 janvier 2016 à 15h-10mn.

Les transferts d’armes et la traite en Afrique, Juillet 2001, Rapport de US Department of State, Bureau des affaires politico-militaires. In http://www.defense-aerospace.com/article-view/verbatim/16134/arms-transfers-an, p. 1-6. Consulté le 10 août 2017 à 10h-32.


Pour citer cet article :
Guy Merlo Madoungou Ndjeunda, « Le trafic illicite des armes légères et de petits calibres dans les pays de la Côte Ouest Africaine. Les causes d’un phénomène portuaire sous-régional », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 2, janvier 2018.

ISBN : 978-2-912603-96-8.


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Notes :

[1http://www.iran.blog.lemonde.fr/2010/11/27/liran-au-coeur-dun-trafic-darmes-en-afrique, l’Iran au cœur d’un trafic d’armes en Afrique, 2010, Consulté le 10 janvier 2016 à 15h-10mn, p.2.

[2Le Laboratoire de Recherches sur les Systèmes Portuaires (LARESPO) a initié et exécute depuis 2010 un Grand Programme sur la Sécurité et la Sûreté du trafic des ports de la Côte Ouest Africaine, dont le trafic illicite des armes légères et de petit calibre est un aspect.

[3Les Etats-Unis, représentaient 52% des exportations mondiales d’armes en 1992, soit 35 millions de dollars.

[4Les Etats-Unis disposent d’un stock d’armes évalué à cinq millions de tonnes pour une valeur de 80 milliards de dollars, soit suffisamment d’armes pour pouvoir mener deux conflits majeurs ainsi que les tests et entraînement pendant 7 ans.

[5Les armes et l’Afrique, in Journal Afrique Espoir, Juin 2005, p.5

[6Ammesty International, Embargos des Nations Unies sur les armes : vue d’ensemble sur la dernière décennie, In Bulletin d’Information n°060, 2006, p.1

[7Le Président libérien, Charles Taylor avait été cité à plusieurs reprises pour avoir apporté un soutien vital au RUF en lui fournissant notamment des armes. C’est ce qui a amené Monsieur Reno William, un proche du Président à qualifier de "Taylorland" la zone d’influence guerrière et commerciale que contrôlait le président Charles Taylor.

[8Le Comité des Sanctions du Conseil de Sécurité doit faire appel aux équipes d’enquête et aux missions de maintien de la paix de Nations Unies pour enquêter sur les violations des embargos ou signaler leur respect.

[9Plusieurs Etats membres de l’ONU sont impliqués dans le trafic illicite d’armes légères, rendant ainsi presqu’impossible le travail du Comité des Sanctions des Nations Unies.

[10Ces groupes utilisent toute une série d’armes sophistiquées, comme des fusils automatiques et semi-automatique, ainsi que des armes plus classiques, pour lancer des attaques meurtrières et paralysent des installations gazières et pétrolières. Ils ont fait de nombreux morts parmi les agents de sécurité, endommagent des infrastructures et installations pétrolières et arrêtent la production de pétrole. Ils prennent également en otages des travailleurs étrangers de l’industrie pétrolière. Les violences ont fait des centaines de morts, provoqué le déplacement de plusieurs milliers de personnes et détruit des centaines de propriétés.

[11Programes des Nations Unies pour le Developpement (PNUD), Etude sur la prolifération des armes légères en République Démocratique du Congo, Juin 2010, p.11

[12Rapport du Groupe d’expert du Conseil de Sécurité des Nations Unies, décembre 2000, disponible sur le site des Nations Unies. www.un.org

[13Voir le dossier sur l’exploitation forestière illégale au Libéria sur le site

[14Armes légères : les intermédiaires africains, in http://www.syfia.info/index.php5?view=articles&action=voir&idA

[15Samuel Doe avait assassiné Adolphus Tolbert, beau fils de Houphouët Boigny et fils du Président libérien qu’il avait renversé et tué lors de son coup d’Etat de décembre 1980. La fille d’Houphouët Boigny se maria plus tard avec le Président Burkinabé Blaise Compaoré. Cet exemple ou une famille fait partie de trois différents Gouvernements illustre combien les intrigues relationnelles peuvent influencer les (dés) équilibres du pouvoir politique.

[16Groupe de Recherche et de l’Information sur la Paix et la Sécurité (GRIPS), Trafic d’armes vers l’Afrique : Plein feu sur les réseaux français et le « savoir-faire » belge, Edition Complexe, 2002, p.52.

[17Op. Cit. Armes légères : les intermédiaires africains.

[18Les transferts d’armes et la traite en Afrique, Rapport de US Département of State, Bureau des affaires politico-militaires. In http://www.defense-aerospace.com/article-view/verbatim/16134/arms-transfers-an.

 

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