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Analyse socioethnologique des gabonies postindépendance.
Mieux envisager l’avenir

Bernardin Minko Mvé, Université Omar Bongo, Gabon


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Depuis l’indépendance gabonaise du 17 Août 1960, soit 57 ans après, j’ai toujours pensé jeter un regard socioanthropologique diachronique qui passe la situation gabonaise en revue sous le prisme épistémologique le plus pertinent.

Face à la célébration gabonaise du cinquante-septième anniversaire de son accession à la souveraineté internationale, il m’est revenu de partager avec la communauté scientifique l’autopsie que je fais dans mes réflexions et qui me semble encore méconnue. Les constats qui m’inspirent ne sont pas anodins. La société gabonaise donne l’impression de reculer en plusieurs domaines. Ces domaines sont la santé, l’éducation, la sécurité et l’alimentation.

« Avec un taux de scolarisation actuel de 90% la population gabonaise se situe à un niveau d’éducation parmi les plus élevé de l’Afrique sub-saharienne. Toutefois 22% de la population se déclare encore « sans niveau », c’est-à-dire n’ayant jamais été à l’école, et prés de la moitié de la population n’a pas dépassé le niveau du cycle d’études primaire, 18% celui du premier cycle de L’enseignement secondaire et 6% seulement achève toute la scolarité secondaire » [1] .

Les données générales du Système éducatif gabonais montrent que le Gabon compte 27% d’analphabètes chez les plus de 15 ans (dont 34% de femmes) ; ces taux dissimulent cependant de fortes disparités entre les provinces et les milieux. Ainsi globalement on relève 21% d’analphabètes en zone urbaine contre 49% en zone rurale et 15% dans la population urbaine de la province de l’Estuaire contre 60% par exemple dans la Ngounié [2] . L’appareil éducatif gabonais n’a pas su encore surmonter le problème de l’échec scolaire qui se traduit par un taux de redoublements et d’abandons important et ce dans le cycle d’études primaires.

De la même manière le phénomène d’insécurité se développe à grande échelle dans plusieurs villes du pays, bien que les citoyens aient constaté un recrutement massif au sein des forces de sécurité et de défense, les villes continuent de subir le diktat des braqueurs et autres criminels.

Au lieu de voir le système de santé s’améliorer, c’est plutôt un constat alarmant sur le terrain dans certaines spécialités médicales et administratives importantes pour la performance du système de santé. L’absence d’une réelle politique formelle de développement des ressources humaines ne cesse de créer un déficit quantitatif et qualitatif en personnels dans les domaines prioritaires tels que : la santé publique, l’épidémiologie, la chirurgie, la gynécologie obstétrique, la pédiatrie, l’anesthésie-réanimation, la médecine des urgences, la psychiatrie, la médecine transfusionnelle, d’autres spécialités médicales cliniques et la gestion des systèmes de santé sollicitées à différents niveaux de la pyramide de soins. Si l’on se réfère, par exemple à l’effectif des sages-femmes, on constatera qu’il a absence de plan de carrière, mais surtout l’effectif des sages femmes en exercice diminue d’année en année et en plus, très peu de jeunes étudiantes choisissent cette profession. Si rien n’est fait pour la rendre plus attractive, le Gabon court le risque d’un déficit grandissant à ce niveau.

En 2003 à Maputo (Mozambique), le Gabon s’est engagé à consacrer 10% des ressources publiques au financement de l’agriculture pour parvenir à atteindre l’autosuffisance alimentaire. 12 ans après avoir pris cet engagement, le pays tarde à le traduire dans les faits. En effet, en 2013 l’agriculture n’arrivait qu’en 23e position en termes d’affectation des ressources publiques et ne représentait que 0.44% du budget national. Entre 2003 et 2013 les ressources budgétaires consacrées au secteur n’ont quasiment pas évolué en proportion du budget général de l’Etat. Avec un si faible niveau de ressources affectées au secteur agricole, il n’est pas possible d’atteindre l’autosuffisance alimentaire dont le pays a besoin.

A la suite des constats, je voudrais organiser ma réflexion autour de trois points : d’abord l’innovation conceptuelle, ensuite l’école du doute et la quête du savoir et enfin l’art de vivre. C’et donc que les gabonies sont analysées ici sous un angle assez original, ambitieux et même avant-gardiste.

1. Pour de nouveaux concepts
En parlant des « Gabonies post-indépendance », deux indications me semblent importantes. D’abord j’identifie le long et sinueux parcours qui a conduit le Gabon de la colonisation à l’indépendante. C’est l’occasion de constater le caractère paradoxal de la situation actuelle : la coexistence de l’ère indépendance et une régression impressionnante. Il y a une sorte d’angoisse existentielle qui ne cesse d’habiter les Gabonais. Ensuite, deux préalables s’imposent : l’usage d’un concept nouveau « les Gabonies », un néologisme qui vient de moi et surtout l’intérêt de comprendre que le Gabon chemine inexorablement vers la post-gabonité [3] .

De l’usage du concept nouveau, je voudrais mentionner ici et maintenant que j’appartiens à un courant de pensée [4] qui met souvent en cause un certain nombre de concepts, perçus comme désuets ou bien obsolètes et en tant qu’avant-gardiste je propose de nouveaux concepts plus opératoires pour analyser la situation du Gabon après l’indépendance. C’est dans cette logique que j’ai proposé des concepts d’Hétéroculture et de dysculturation (B. Minko Mvé, 2001).

L’hétéroculture est une situation duale que vit le Gabon depuis 1960. Elle se caractérise par la coexistence de deux matrices culturelles, la tradition et la modernité voire la postmodernité. La spécificité de l’hétéroculture tient à ce que les deux matrices culturels sont considérées à la fois comme inévitables, voire incontournables, et antagonistes. La caisse de résonnance des médias de masse joue un rôle essentiel dans la mesure où l’information (et la sous-information) ne laisse personne ignorer la situation duale qui s’impose désormais à tous les gabonais.
Dans mes recherches socio-anthropologiques, j’ai proposé le concept d’hétéroculture pour expliquer trois situations que vivent les gabonais et que je qualifie d’hétérochronie, hétérochtonie et d’hétéroformation. Je précise d’ailleurs que ces concepts ne sont pas loin d’entrer dans le dictionnaire français, ils ont été testés et validés académiquement.

Après 57 ans d’indépendance il y a dans le vécu des Gabonais une sorte d’« acohérence » entre les composantes de la dimension temporelle. Le contenu d’hétérochronie montre deux variables : le passé est toujours lié au présent, il est constamment actualisé par la référence aux ancêtres qui à mes yeux et aux yeux de tous les concitoyens sont censeurs et tuteurs ; la deuxième variable repose sur l’incertitude du futur gabonais. Il y a une sorte d’angoisse qui nous habite et elle est forcée par l’endettement du pays, les crises sociale, politique et économique (G. Zomo Yebe, 1993).

Une autre composante de l’hétéroculture est l’hétérochtonie. Les dernières années qui viennent de passer attestent une situation inédite au Gabon. Elle se traduit par la coexistence de plusieurs populations au sein du territoire gabonais. On pourrait même dire que les étrangers soient plus nombreux que les nationaux. Selon les normes internationales le seuil critique est de 10%, les étrangers ne doivent pas dépasser 10% de la population nationale. Au Gabon ce seuil oscille entre 35 et 45% [5] . Les données sont parfois inexistantes et quand elles existent elles font l’objet d’un secret. On estime au Gabon à près de 750 000 le nombre d’étrangers sur une population nationale qui franchit difficilement la barre de 1.500 000 habitants. Ils sont à peine 200 000 à avoir un titre de séjour.

Enfin, la dernière composante de l’hétéroculture est l’hétéroformation. Là aussi, c’est une situation qui marque la période post-indépendance. Bien avant l’indépendance, la transmission des connaissances et ses savoirs étaient orale, elle était à l’œuvre en milieu familial, tribal ou clanique. Après l’indépendance, de nouvelles institutions, autre que la famille, véhiculent désormais de nouveaux modèles, de nouvelles valeurs, consacrant de ce fait de nouvelles gabonies. Et finalement, des écoles de vie qui forment en plus de la famille, les mouvements syncrétiques et autres, ce sont la télévision, le cinéma, les bandes dessinées, les réseaux sociaux et même la rue. L’éthique qui nous guidait avant était basée sur les couples d’opposition bien/mal ; beau/laid ; vrai/faux ; normal/anormal ; désormais et c’est incontestable, on est rentré dans une indistinction desdits couples porteurs de sens, et c’est capital dans l’histoire de l’ethos au Gabon. Nous avons là, une meilleure traduction du phénomène d’hétoroformation lié à la post-indépendance.

Quant à la dysculturation, elle est la conséquence d’effets pervers des avancées technologiques et des progrès de tous ordres mal assimilés et au rythme trop précipité au Gabon. La dysculturation débouche sur une série d’effets en chaîne. Déséquilibres, contradictions, dégradations et décadences cumulent leurs manifestations au point d’entraîner un pessimisme généralisé au plan collectif et des troubles psychopathiques (J. Trabaud, 1943) au plan individuel. L’homme gabonais est désormais orphelin du groupe et parfois malade de sa société : égolâtrie de l’individu, perte des repères et des équilibres, confusion des valeurs. Les jeunes estiment même souvent qu’ils n’ont plus de « raisons de vivre ».

Aux concepts d’hétéroculture et de dysculturation, s’ajoute celui de gabonies. Je l’ai proposé pour la première fois dans un ouvrage digne d’intérêt (B. Minko Mvé, 2008). On a forgé ce concept pour mieux montrer que la post-indépendance est désormais marquée par une autre vision du Gabon privée des grands mythes mobilisateurs.

Les gabonies politiques affrontent aujourd’hui un double défi : penser le monopartisme, triste héritage d’après 1968, qui hante encore l’histoire humaine gabonaise ; et penser l’après conférence nationale (1990) qui devrait déboucher sur la « démocratie ». Si les mots avaient encore un sens on apportera l’éclairage suivant : « La démocratie consiste dans l’exercice, soit direct, soit indirect, du pouvoir par le peuple. Cette organisation politique implique un état social caractérisé par le fait que tous sont égaux devant la loi, que tous possèdent les mêmes droits. Les fonctions sont accessibles à tous, […] les citoyens devant être appelés à la vie intellectuelle et morale, et de plus en plus mis en état d’exercer, d’une façon efficace et raisonnée, la part de pouvoir qui leur est attribuée, l’Etat démocratique a l’obligation d’instituer des œuvres d’instruction et d’éducation, et des œuvres de solidarité. Le régime démocratique a pour instrument le suffrage universel et pour cadre plus particulièrement approprié la forme républicaine »  [6] . Chacun allant de son interprétation, on se trouve aujourd’hui en face d’une compréhension multidimensionnelle de la nature du système politique gabonais actuel.

D’autres gabonies (questions traditionnelles de la morale) ne portent plus sur l’art d’accorder nos conduites avec celles d’autrui, mais sur de nouveaux enjeux de la bioéthique, l’environnement, les nouvelles technologies, attendus désormais comme de nouvelles pistes de réflexion nous renvoyant à l’affrontement des challenges actuels du pays.

Mieux encore, l’épistémologie (autre grand domaine des gabonies) contribue à renouveler le visage de l’anthropologie voire de la sociologie afin de mettre en évidence les forces et les limites des connaissances desdites sciences dans leur analyse de la société gabonaise en voie d’émergence [7] . Autrement dit, avec un certain recul, tant que les gabonais s’interrogeront sur leur destinée, les gabonies trouveront toujours leur place dans l’esprit humain national.


2. L’école du doute et la quête du savoir
Je m’intéresse ici au concept de développements humain et durable (S. Brunel, 2012). On entend par développement humain le reflet de la qualité de vie des hommes au sein de la société dans laquelle ils évoluent, à savoir la notion de « bien-être », en s’appuyant sur certains articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 [8] . Le développement reste un phénomène ambigu, il exprime tantôt une vision mythique des choses, tantôt une réalité technologique, tantôt encore une extrême simplification des données du produit national brut. Sur le plan politique, il se réfère à des moyens ou à des fins. A ce niveau, il vise à la satisfaction optimale des besoins d’un groupe social donné. Dès lors que nous parlons en termes de satisfaction des besoins humains, nous quittons la sphère de la science pour entrer dans celle du projet social. Ainsi, le développement peut être considéré comme une tentative pour concrétiser un projet politique — la question fondamentale ici étant de savoir qui définit cet optimum et exprime ces besoins. Ainsi, précise Roland Colin : « Le développement est l’ensemble des processus par lesquels une société acquiert, retrouve, gère la régulation des moyens de production de tous ordres en fonction des besoins de tous ordres des individus et des groupes qui la constituent, selon les règles qu’elle s’est données ». Le développement est ainsi la réponse à un projet politique, et nous sortons là du champ de la science pour invoquer celui du pouvoir. Assurer le développement économique et social du Gabon ne peut pas se résumer à une simple affaire de croissance économique. Ce n’est pas seulement l’importation de machines agricoles, l’amélioration des semences et de la technologie, mais, c’est aussi et surtout l’aptitude des populations à utiliser ces instruments. Le développement demande encore une capacité d’organisation intégrant sur les plans national et international l’échange de biens, de services et d’information. En matière de développement (G. Rist, 2015), je l’ai écrit dans mon ouvrage Gabonies de notre temps, il faut, certes, produire, mais il faut également distribuer. En d’autres termes, il faut privilégier également la fonction de production et celle de distribution. Ce faisant, deux types d’actions d’égale importance s’imposent : changer les forces de production existantes et créer un cadre institutionnel qui garantisse une distribution équitable des biens produits.

Au centre du développement humain, il y a la qualité de vie, l’espérance de vie, la qualification de la main-d’œuvre, l’alphabétisation, la culture de l’urbanisation, le chômage, la pauvreté et l’alimentation. A l’échelle internationale, le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) agit pour accentuer le développement humain, particulièrement dans les pays en voie de développement comme le Gabon. On mesure le développement humain par l’Indice de Développement Humain (IDH). Dès 1945, la Charte des Nations Unies s’engageait à « favoriser le progrès social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus ample ».

Phénomène dynamique complexe et multidimensionnel, le développement renvoi, selon Serge Latouche, à la projection du désir, devenu la projection du délire du Gabon. Toutes les constructions possibles pourraient s’abriter désormais derrière ce concept qui, vidé de son contenu réel / rationnel, perd toute rigueur et devient le point de mirage de toutes les aspirations gabonaises. Depuis 1960, les populations gabonaises, les enquêtes anthropologiques l’attestent [9] .

Le développement renvoi à une amélioration du niveau, du cadre et du milieu de vie d’une communauté donnée par une intégration harmonieuse des actions entre différents secteurs d’activité. Il propose une approche globale, intégrée, communautaire et horizontale. Sans entrer dans toute la complexité du développement, depuis l’indépendance de 1960, le doute des gabonais est de plus en plus manifeste à deux niveaux du développement : le développement humain d’une part et le développement durable d’autre part.

57 ans après l’indépendance le doute des gabonais persiste sur l’avènement d’une économie nationale qui vise le déploiement d’un ensemble d’activités de production et de vente de biens et services ; mais surtout sur la mise en valeur des ressources locales, dans le cadre d’une démarche partenariale tripartite où s’engagent les principales composantes d’une communauté ; et enfin sur la revitalisation économique et sociale en intervenant au niveau de l’emploi, du logement, de la formation, de la santé et des services sociaux.

Comme la philosophie, on voudrait faire de l’anthropologie ici une école du doute. S’il est un personnage qui représente au mieux cette conception, c’est Socrate (v. 470 - 399 av. J.-C.) le sage et le sceptique, qui fut condamné à mort pour «  délit d’opinion  », comme on dirait aujourd’hui. Rappelons l’histoire. L’affaire se passe à Athènes en l’an 400 av. J.-C. À l’époque, la cité grecque vient de retrouver la démocratie après une période de tyrannie. Fragile, instable, miné par des querelles intestines, le régime démocratique et populaire cherche à établir son autorité. Or, Socrate, depuis plusieurs années, fait figure de trublion. On l’accuse d’impiété, et surtout, par son enseignement, de «  corrompre la jeunesse  ». Sans aller dans les détails, le Gabonais est entré dans une ère du doute qui force à penser à une certaine malédiction.

Habitués de politique spectacle et d’effets d’annonce, et surtout déçus par la politique troubadour, les Gabonais sont dans le doute permanent lorsqu’ils constatent que face aux différents projets de société, il y a toujours et de manière décevante les faits choquants : 40 % du taux de chômage des jeunes, absence cruelle de routes praticables en toutes saisons, taux de mortalité élevé, des bidonvilles (ou mapanes) à perte de vue et une pauvreté extrême et inquiétante. Et comme très peu est fait, il n’y a pas d’optimisme, pour un simple million d’habitants, à avoir pour des lendemains meilleurs.

Comment ne pas douter de la capacité d’un pays qui a du mal à délivrer un Passeport (ordinaire et / ou de service) à un concitoyen ou encore une carte nationale d’identité, ou même un acte de naissance dans un temps très court ? Comment ne pas douter d’une pratique du pouvoir bien coûteuse, et qui n’a aucune incidence réelle sur la vie fondamentale [10] des Gabonais ? Comment enfin, et c’est connu, ne pas douter des Institutions qui sont loin d’être crédibles et qui sont souvent accusées de falsifier les résultats électoraux ?

De la même manière, le doute persiste également sur la réalisation d’un développement durable, tel qu’arrêté par le Rapport Brundtland de 1987. Le développement durable ou soutenable répond aux attentes des générations présentes à satisfaire leurs besoins sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs. Depuis 57 ans, de plus en plus de gabonais doutent d’une réelle conciliation de trois aspects indissociables : le respect de l’environnement, l’équité sociale et la rentabilité économique.

Le respect de l’environnement a pour objectif de promouvoir la sensibilisation envers la préservation de l’environnement par le biais d’actions permettant l’utilisation efficace et responsable des ressources disponibles tout en respectant la réglementation :

  • la conformité à la législation et la réglementation des activités quotidiennes doit être garantie ;
  • l’amélioration du Système de Gestion de l’environnement doit être continue et garantie afin de mieux évaluer et identifier les risques environnementaux.
  • l’encouragement de l’utilisation efficace des ressources, en favorisant le recyclage des matériaux, la diminution des déchets, l’utilisation rationnelle et des économies d’énergie de la société.
  • l’encouragement du respect de la politique environnementale par les sous-traitants et les fournisseurs.
  • l’équité est la mise en œuvre différenciée des principes d’égalité en tenant compte des caractéristiques sociales de l’individu ou du groupe en vue de tendre vers une égalité effective

Deux conceptions de la justice sociale dominent : la première axée sur la recherche de l’égalité d’accès à la solidarité collective suppose que tous soient traités de façon semblable, c’est donc une conception universaliste ; la seconde axée sur la recherche de l’équité suppose un accès conditionnel sur la base de caractéristiques individuelles ou collectives, c’est donc une conception différencialiste.

L’équité ne s’oppose pas à l’égalité comme principe mais à certaines formes de sa mise en œuvre.

On se référera à l’analyse de Rawls dégageant deux principes hiérarchisés de justice. Le premier renvoie à toute personne qui doit avoir un droit égal à la liberté la plus large, compatible avec une liberté semblable pour les autres ; le second renvoie aux inégalités sociales et économiques qui doivent être organisées de telle sorte qu’elles soient combinées avec une organisation des métiers et des fonctions accessibles à tous dans des conditions d’égalité sociale, et surtout favorables le plus possible aux défavorisés.

Quant à la rentabilité économique, le doute des Gabonais réside sur le fait que depuis plus de 50 ans, comme en témoignent les chiffres d’affaires des entreprises nationales, les capitaux placés et les investissements effectués sont loin de procurer des revenus exprimés en termes financiers. La rentabilité est donc loin d’être au rendez-vous et il y a cruellement absence d’un retour sur investissement. Les mêmes doutes sont criards au niveau des performances entrepreneuriales, entendues ici comme objectif, autrement dit, la réalisation des objectifs assignés aux entreprises n’est pas faite.

L’autre aspect des gabonies post-indépendance, c’est la quête du savoir. Qu’est-ce que le savoir, si ce n’est la connaissance du monde et de soi-même, et l’un des piliers de la continuité de toute société, de toute culture et par conséquent de toute civilisation. Différents types de savoirs se côtoient depuis l’indépendance allant des sciences profanes aux sciences religieuses en passant par les savoir-être et les savoir-faire. Aux connaissances sur le Bwiti, le Djobi, le Moungala ou encore les Melane, le So, le Ngui etc, se sont ajoutés, après les indépendances, de nouvelles connaissances mystiques et spirituelles. C’est là une nouvelle offre qui suscite l’aspiration des gabonais vers la quête d’une certaine « culture » et certaines règles de comportement.

Le terme qui se rapproche le plus du concept de « savoir » au sens épistémologique est le savoir par excellence, la connaissance du bien, du beau et du vrai. L’unicité du savoir dans les gabonies se traduit par l’accès à la connaissance de Dieu, qui est le but ultime de tout savoir. C’est ce qui rend indissociable la connaissance des savoirs profanes et la connaissance de soi, permettant ainsi une cohérence de l’ensemble. La quête du savoir ne se résume pas qu’aux connaissances théoriques (savoirs religieux et savoirs profanes) ou à une discipline mais c’est également un travail sur soi. Les savoirs religieux regroupent différentes sciences telles que les sciences du Coran, la connaissance de la bible, ou tout simplement les attributs divins.

Les savoirs profanes concernent les « autres disciplines », telles que la philosophie, les sciences de la Vie et de la Terre, les sciences humaines, les mathématiques, la physique, la chimie, les sciences économiques et sociales. Néanmoins, cette distinction faite ne peut être imperméable, puisqu’il y a des liens réels entre elles. En effet, ces deux sphères du savoir se regroupent sous l’étendard de la recherche de la vérité, donc de Dieu. Face à la disparition des mythes, puis la dissolution des certitudes de la tradition, l’indépendance a ouverte les portes gabonites aux illusions. Elle a forgé un certain « gabonisme » qui couronne de multiples gabonitudes.

Parlant du gabonisme, je voudrais citer ici, mon cher collègue et ami Lucien Ditougou qui a fait un inventaire de près de 850 mots pour montrer les nouveaux savoirs qui s’expriment hors des immeubles ministériels, loin des cercles policés de la politique ou de la diplomatie. C’est par exemple la langue que manie avec férocité Makaya, éditorialiste sans visage du Quotidien d’informations L’Union. Des gabonismes les plus incontournables, on peut citer : « On est ensemble » : une expression amicale pour s’encourager, se dire son attachement et que l’on ne se quitte pas des yeux ; « on va encore faire comment, un comportement de dépit et surtout d’impuissance face à certaines situations.

Les gabonismes les plus courants sont des détournements de sens d’expressions et de mots français. Ainsi, le « mange-mille », jeu de mots construit sur le nom de l’oiseau « mange-mil », est un policier ou un gendarme corrompu à coup de billets de 1 000 F CFA. Lorsque les agents s’énervent, ils peuvent vous « bastiller », c’est-à-dire vous châtier et vous rouer de coups. D’autres détournements de sens sont plus déconcertants, comme le « temps pétain », qui désigne la période de la Seconde Guerre mondiale et, par extension, dans son acception la plus fréquente, le temps d’avant l’indépendance, « il y a longtemps ».

Les gabonies post-indépendance laissent fourmiller des mots et des expressions imagées, souvent crues et peu valorisantes, utilisées pour désigner la gent féminine. Les femmes en général sont des « go ». Elles peuvent être des « douilles », des « à-côté » quand on parle de maîtresses, des « DVD » (« dos et ventre dehors ») pour celles dont les vêtements laissent entrevoir ces parties du corps, des « tuées-tuées » pour les plus libertines (susceptibles d’être infectées par le VIH) ou des « katangaises » pour les filles de mauvaises mœurs.

De plus en plus d’autres mots intègrent la vie courante. Ainsi, le « kongossa » n’est autre que le ragot, qui peut faire courir le bruit qu’après avoir beaucoup « kané » (bu) certains ont fini par « s’andjailler ». Ce dernier « verbe », signifie, c’est selon, se battre ou avoir des rapports sexuels.

Quant aux gabonitudes, on voudrait citer notre frère Omer Ntougou, qui, dans un recueil de nouvelles, paru en 2016, aux Editions Atramenta, nous fait partager les particularités comportementales des Gabonais après l’indépendance. En effet, les gabonitudes ne sont plus le résultat de l’éducation et l’instruction des enfants passant avant tout par la famille et accordant une importance particulière à la lignée. Elles résultent désormais d’un caractère paradoxal : la progression impressionnante et la régression. Deux de ces nouveaux mondes s’imposent et ouvrent un espace (la planète à images) à une sorte d’acculturation de la vie.

3. L’art de vivre des gabonais
Le dernier rempart des gabonies post-indépendance, c’est l’art de vivre des gabonais. En s’inspirant de l’étude du Cabinet conseil Mercier, il existe 39 critères répartis en 10 catégories, permettant de déterminer l’art de vivre d’un pays [11] . Il s’agit de l’environnement politique et social, l’environnement économique, l’environnement socioculturel, les considérations médicales et sanitaires, les écoles et l’éducation, les services publics et le transport, l’infrastructure urbaine, les loisirs, les biens de consommation, les logements et enfin, l’environnement. On peut même ajouter le travail de l’imagination [12] .

D’après ces critères, au niveau mondial, la ville de Libreville, par exemple, pointe au 163ème rang en 2016 et à la 13e place en Afrique et de loin la 1ère en Afrique centrale loin devant des capitales comme Ndjamena (225e mondial), Douala (196e) ou encore Yaoundé (194e).

Sur le plan continental, Mercer classe Port-Louis, la capitale de l’Ile Maurice comme étant la meilleure ville où il fait bon vivre en Afrique. Selon le classement 2016, la qualité de la vie est meilleure dans la capitale mauricienne, qui arrive au 83è rang mondial sur un total de 230 villes évaluées.

Elle est talonnée à l’échelle africaine par les villes sud-africaines de Durban (85è au plan mondial), Capetown (92e) et Johannesburg (95è). Victoria (97è au plan mondial), Tunis (113e), Rabat (116e), Casablanca (126e), Windhoek (131e). Gaborone (142e), sont les villes qui forment le top 10 de ce classement sur le plan africain .

Au Gabon, c’est donc une quête qui a débuté en 1960 et que l’on peut résumer en deux phases : la phase du soleil de l’indépendance et la phase du désenchantement.

La phase du soleil de l’indépendance, pour reprendre la formule chère à Ahmadou Kourouma, a permis des innovations infrastructurelles (écoles, hôpitaux etc.), administratives (Gouvernorats, mairies, Préfectures et sous-préfectures) et économiques (entreprises, sociétés publiques et parapubliques). Et tout récemment se sont développées les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (les NTIC) avec l’avènement du numérique (J. Boissière et al., 2013), de l’informatique, de l’Internet (C. Baroudi, 2015) et ses médias et réseaux sociaux. Le Gabon a même brulé des étapes dans son cheminement vers la modernité voire la postmodernité (C. Javeau, 2015). Autrement dit, le Gabonais est aussi entré dans un état de paradoxe permanent. Il est chargé de volonté de nouveauté, de remise en cause de la réalité, d’acceptation et de mise en valeur du sublime. C’est dans monde désormais que se joue « le sort de sa pensée ». Parfois, il prône la diversité, la nouveauté, la remise en cause des règles établies.

Quant à la phase du désenchantement (M. Guauchet, 2016), le terme a souvent été utilisé pour expliquer le recul des croyances religieuses ou magiques comme mode d’explication des phénomènes, et s’accompagne d’une perte de sens du monde, dès lors qu’il peut être scientifiquement expliqué. Le concept est étroitement lié aux idées de sécularisation et de modernité. En effet, dès lors que tout est explicable, on ne cherche plus le sens caché des choses. La notion a notamment été développée en Allemagne par les travaux de Max Weber et en France par ceux de Marcel Gauchet. En ce qui nous concerne, on voudrait l’utiliser ici pour présenter le recul d’un certain nombre de facteurs anthropologiques qu’il convient d’exhumer. Et c’est le défi de tous les groupes ethniques et de toutes les provinces du Gabon.

De plus en plus, nous assistons à une inversion des modèles et des valeurs. Les modèles qui s’inversent sont ceux de masculinité, d’autorité, de féminité, de solidarité, de sacralité et de séniorité. Sans entrer dans les détails, on peut dire que la société gabonaise, avant l’indépendance s’est organisée à partir desdits modèles fondateurs qui constituaient son édifice socioculturel. 57 ans plus tard, la pertinence et l’efficacité de ces modèles semblent progressivement récusées. Il s’agit là d’une histoire de l’indépendance qui a donné lieu à un bouleversement d’une grande ampleur. De la même manière, lorsqu’on examine le fonctionnement de nos groupes ethniques, tous ont été avant l’indépendance, construits à partir de trois ateliers de socialisation (M. Darmon, 2016). Désormais, et c’est là le désenchantement, les trois structures de codescendance, de corésidence et de cotranscendance ont tous volé en éclat.


Pour conclure, le Gabon dans son organisation provincialiste doit relever un défi en triptyque : Participation - Institutions - Développement. Ces trois maillons me semblent inséparables d’une même chaîne autour de laquelle doit s’articuler le Projet commun de société gabonaise. En effet, contrairement à ce que l’on a imaginé et tenté de réaliser depuis l’indépendance, la participation n’est pas une recette, une technique, ou une méthodologie que l’on peut prendre ici et transposer là. La participation comporte plusieurs dimensions qui doivent être également maîtrisées à savoir l’animation socioculturelle, mais encore le cadre institutionnel, la médiation pédagogique, la pratique des techniques de l’innovation, le fonctionnement des institutions et la création culturelle. La participation implique donc un projet de société. La participation, que nous privilégions ici, vise à faire de la population entière des sujets et non des objets du développement. Cette participation, privilégie enfin, les dimensions culturelles du développement gabonais, dimensions qui reflètent l’aptitude des groupes ethniques à régénérer leurs forces productives et à mobiliser la population à cet effet.

Les institutions, c’est loin d’être le cas après 57 ans d’indépendance, doivent concevoir des normes qui assurent une certaine permanence dans les relations sociales. L’institution de la participation répond à un besoin de stabilité et de sécurité ; à la nécessité de consolider les aspects des relations humaines et de la production considérés comme utiles à la société prise dans son ensemble. La question ici est de savoir comment on peut créer la stabilité sans détruire le dynamisme ? En réalisant le meilleur équilibre possible entre le rôle des communautés de base et celui de l’Etat, le dosage entre la gestion restreinte des premières entités et la gestion élargie de l’Etat. Un tel équilibre s’inscrit dans les différentes stratégies qui accordent plus ou moins d’importance aux communautés de base et aux appareils d’Etat. Nous pouvons encore instituer la stabilité grâce à un type de participation établissant un mécanisme institutionnel composé d’individus compétents et responsables devant les populations que ce système est destiné à servir.

Le post-gabonité suppose des institutions suffisamment décentralisées pour permettre à la population de communiquer avec l’appareil d’Etat en place et d’être actrice à part entière dans le processus de décision et de contrôle. Le caractère démocratique des institutions est fonction de la nature des pouvoirs conférés et exercés. Cette démocratisation peut être établie immédiatement ou graduellement mais ne doit en aucun cas être partielle.

En d’autres termes, l’institutionnalisation gabonaise doit avoir pour objectif d’asseoir le contrôle social effectif de la population aux différents niveaux auxquels ce contrôle peut et doit être effectué. Les institutions politiques envisagées doivent garantir la participation des masses et en assurer l’adhésion à leurs principes. Elles doivent créer les conditions d’une communication entre les populations et les dirigeants et favoriser le dialogue entre les différents groupes sociaux qui composent la nation : syndicats, partis politiques, groupements régionaux, organisations d’étudiants, etc. Leur organisation, facilitée par la technologie moderne, doit permettre des prises de décisions rapides et pertinentes. En effet, l’efficacité de l’Etat implique son aptitude à présenter des alternatives claires à la population et à solliciter l’appui de celle-ci même dans les cas de décisions impopulaires demandant des sacrifices.

Il s’agit là d’un système qui proclame les droits de l’homme comme droits fondamentaux, mais surtout garantisse leur exercice. La garantie et l’assurance du libre accès - pour chacun sans discrimination de groupes ethniques, de clans, de tribus et de provinces - à l’enseignement, aux soins médicaux et à la protection sociale constitueraient un élément indispensable à la charpente d’un tel système. En d’autres termes, le système, comme tout système légitime, doit garantir les droits qu’il professe et les droits de l’homme exigent la reconnaissance du droit de participer au pouvoir, d’orienter et de réaliser les objectifs sociaux à tous les niveaux, à travers des médiations institutionnelles.

Bibliographie
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Pour citer cet article :
Bernardin Minko Mvé, « Analyse socioethnologique des gabonies postindépendance. Mieux envisager l’avenir », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 1, janvier 2018.

ISBN : 978-2-912603-96-8.


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Notes :

[1Rapport destiné à l’UNESCO portant Examen national 2015 de l’Education pour tous au Gabon.

[2Document de travail : Le Système éducatif gabonais.

[3Il s’agit ici de penser le présent. Un présent déchiré, marqué par les contradictions, la méfiance, l’inquiétude, la peur, les soucis permanents et la recherche quotidienne de « marier » la tradition à la modernité.

[4On le retrouve dans un ouvrage paru en 1981, intitulé Demain l’Afrique. Avec notre Maître Jean Poirier, on a commencé à dénoncer les concepts utilisés par les technocrates européens pour du développement.

[5« Statistiques : le mouvement de population en chiffres », L’Union, 31 mai 2014.

[6Encyclopédie Larousse du XXe siècle, 1929, T. II p. 760.

[7Ce terme est souvent difficile à définir. On peut le comprendre comme un concept philosophique formalisé au XIXe siècle et qui peut être grossièrement résumé par l’adage : « le tout possède parfois davantage de possibilités que la seule somme de ses parties »

[8Le bien-être des humains ne se résume pas au niveau de revenus et à l’économie : il prend en compte des facteurs sociaux, culturels, éducatifs et de santé.

[9Nous avons procédé à une enquête de terrain de près de deux mois pour comprendre le scepticisme généralisé provoqué par l’indépendance et surtout la modernité.

[10Les besoins fondamentaux (alimentation, éducation, logement, sécurité et santé) sont loin d’être satisfaits au Gabon.

[11Confer Worldwide Quality of Living Survey.

[12On ne peut pas oublier, même si c’est encore à un degré moindre, que le Gabonais sait aussi imaginer, innover et même créer. Au cœur de la vie psychique du gabonais, il y a une sorte d’exploration du monde du point de vue mental et même des expériences qui conduisent à la prise de décisions pour la résolution des problèmes. Dans l’art de vivre des gabonais il y a une forme de création qui exprime une certaine capacité à féconder le réel d’idées nouvelles, à inventer des manières de bousculer un ordre établi.

 

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