Accueil  Nous écrire

Revue électronique de publications scientifiques sur l'Afrique

 


Navigation et outils


Dation du hagionyme ancestral.
Développement des compétences des enfants du Gabon

Jacques Tounga, Université Omar Bongo, Gabon


Lire le résumé...


Le présent article est pionnier en son genre. La difficulté d’avoir une littérature fournie en psychologie nous a amené à emprunter le terme de hagionyme très courant en Littérature. Nous avons choisi d’étudier ce thème parce qu’il était récurrent dans certaines consultations psychologiques que nous avons menées au Gabon.

Tout individu, comme toute chose sur la terre, porte un nom. Le nom sert donc à désigner tout ce qui vit. Au Gabon, il subsiste plusieurs sortes de noms. Une même personne peut se voir attribué deux, voire plusieurs noms tout au long de son existence.

Le nom se porte depuis la période fœtale dans certains cas. Dans d’autres, il est attribué dès la naissance. A l’âge adulte, un nom peut se donner en fonction des évènements de vie. Et même après la mort, les parents du porteur décédé peuvent lui attribuer un autre nom. Le nom peut être éternel d’autant plus celui d’un défunt parent peut être pérennisé de génération en génération. Selon F. Moussounda Ibouanga (2011, 57) « l’attribution des noms propres est un acte essentiel, un parcours, une opération plaçant le porteur du nom au cœur de relations humaines l’impliquant une fois pour toutes dans diverses typologies sociales ».

Certains noms sont attribués sans égards. Un patronyme se donne après concertation entre les deux parents ou sur la décision de l’un d’eux. D’autres par contre s’attribuent au cours d’une cérémonie. S’agissant de la dation cérémonielle, l’enfant porteur du nom est vécu par les membres du groupe familial comme était approché l’ancêtre auteur du nom. La manière d’approcher l’enfant comme l’ancêtre était abordé peut avoir des effets sur le comportement de l’enfant dans son environnement. D’où la question de savoir quelle influence la dation du nom que porte un enfant peut-elle avoir dans ses compétences ?


1. Les noms et leur classification
Comme le dit Ella (2011 07), « du latin nomen, le nom appelé encore substantif est le mot servant à désigner une personne, c’est-à-dire les noms de personne, … ou une chose […] ». Le nom est donc ce qui permet de désigner un individu parmi tant d’autres. Certains noms sont donnés à la naissance ou peu avant tel qu’il est le cas des patronymes et hagionymes. D’autres peuvent s’acquérir à travers les rites initiatiques ou en fonction des événements de vie. Le nom permet d’inscrire son porteur non seulement dans sa famille, mais également dans une communauté. C’est pourquoi, Manzano (2006 5) écrit : « […] à sa venue au monde, chaque personne reçoit un nom de naissance, lequel l’inscrit dans de vastes réseaux identitaires, familiaux et sociaux […] » Cette inscription sociale conduit le porteur du nom à être identifié, lui attribuant ainsi, un rôle, une ou plusieurs fonctions sociales, culturelles, etc.

Il existe plusieurs types de noms parmi lesquels :

  • le patronyme : il vient du latin pater (père) et nomen nom en latin, désigne le nom de famille. Dans toute culture l’enfant à sa naissance porte le nom du père. Il existe cependant des exceptions. Au Gabon, lorsque la mère n’est pas mariée au père, l’enfant appartient au clan matrilinéaire. Il le nom issu de son lignage d’appartenance. Mais la législation en vigueur au Gabon, aujourd’hui, veut que l’enfant porte le nom du père, même si d’autres noms lui sont attribués (Code Civil Gabonais, 1972).
  • l’anthroponyme : du grec anthropos, être humain et nomen nom en latin, c’est le nom attribué à une personne. Le nom attribué à un enfant est en règle générale, celui d’un être humain encore en vie ou décédé, Rossatanga-Rignault (2011 57) définit l’anthroponyme comme étant un « marqueur identitaire en ce sens que, à l’exception de quelques rares cas, les noms sont propres aux différentes communautés ethniques du pays  ». Mais ces noms de parents encore en vie ou décédés peuvent revêtir des typologies diverses (Moussounda Ibouanga, op. cit.). Certains reflètent les actes de la vie quotidienne, d’autres la joie à travers la naissance. L’exemple du nom Okuruowa en langue lembaama [1] (littéralement fin de la honte ) traduit la joie par la naissance chez une femme qui n’enfantait pas. Vivant mal cette situation, elle retrouvera sa notoriété par la naissance.
  • l’hydronyme : dérivé du Grec hydros, eau et nomen nom en latin. Les noms en relation avec l’eau sont au départ des anthroponymes. L’eau est choisie en fonction de sa spécificité. Le calme, la douceur, la vie et la sainteté. Un individu portant un tel nom a un comportement exemplaire dans sa communauté.
  • l’hagionyme : mot dérivé du grec hagios signifiant esprit, saint et nomen nom en latin. Il s’agit d’un nom en lien avec le sacré, le révélé, le monde des esprits. Les hagionymes sont des noms attribués sur la base de la racine du clan ou de la tribu. C’est l’ancêtre organisateur du groupe qui le contracte à partir des relations de pacte tissées avec les forces de la nature (Tounga, 2017a) le rappelle quand il illustre l’origine du clan et ses interdits. Ce nom est transmis dans la plupart des cas, de génération en génération à travers des révélations. C’est le nom de l’autorité ancestrale.
  • l’odonyme : mot dérivé du grec odos qui désigne le chemin, la route, le sentier et nomen nom en latin. C’est donc le nom attribué à un individu en relation avec chemin, le sentier, la route. Comme pour le type hydronyme, l’odonyme est attribué en fonction du rôle joué par son porteur dans la communauté. D’une manière générale, ce type de nom est attribué à un bienfaiteur qui, sans relâche, ne cesse de faire du bien sans recevoir une quelconque reconnaissance.
  • le nécronyme ou Thanatonyme, du grec nekros ou thanatos, en relation avec la mort et nomen nom en latin. Nom attribué à un individu en lien avec la mort. Nom auto-attribué par une personne ayant perdu beaucoup de membres de sa famille, jeune comme vieille. A force de vivre la mort, l’individu vit un deuil à partir du port d’un nom de cette catégorie. Nous pouvons citer l’exemple des noms auto-attribués dans le Sud-Est du Gabon chez les obamba Lekuléwindjo ou la mort est issue de la maison, Ndjo-Leku signifiant lignée de mort ; s’attribue à l’issue d’une série de deuils répétés, etc.


2. La dation du nom
La naissance d’un enfant est un phénomène social dès lors qu’il mobilise plusieurs acteurs de la famille et de l’environnement proche et lointain de jeune enfant. Les attentes des uns et des autres membres de la famille et du voisinage sont récompensées dès que l’enfant paraît. L’une des tâches les plus lourdes est la dation du nom.

La dation du nom peut se faire de la manière la plus simple. Le choix se fait entre les parents. Ils décident ensemble du nombre de noms et de prénoms à attribuer à l’enfant. Le choix peut s’opérer avant la naissance ou après la naissance. Le plus souvent ce choix peut aussi être influencé par les grands-parents ou les tantes et oncles et des membres de la communauté religieuse pour les religieux. La dation du nom est encore plus simple dans le cas de la naissance des jumeaux. Chez les peuples mbaama qui vouent un culte aux jumeaux, à titre d’exemple, les noms sont génériques. Mvou pour l’enfant aîné et Mpigha pour le cadet ; viennent ensuite, par ordre de naissance, Lekogho, Ndjiila, Mfoudou, la fratrie qui suit les jumeaux.

La dation la plus complexe est celle de l’hagionyme dont la révélation nous entendons un songe fait par l’un des parents ou par un membre de la famille qui aurait rêvé une ou plusieurs fois d’un ancêtre que les parents quelques fois n’auraient pas vu. Dans ce sens, Erny (1988) écrit que le nom peut être choisi avant la naissance par les incantations de la mère, par les signes marquant la venue de l’enfant ou à la naissance par volonté de la famille ou plus tard après les initiations. Erny (idem 151) indique que les parents peuvent décider du port « du nom d’un défunt auquel l’enfant ressemble manifestement, dont la mère a rêvé, que le devin a désigné, ou qui s’impose parce qu’il est l’ancêtre dont c’était le tour de revenir ».

Aussi, la dation de ce nom est un de ces moments les plus importants de la vie de l’enfant à naître ou du nouveau-né. D’une part, l’hagionyme est la reconnaissance par les vivants des ancêtres qui ont ″accompagné le nouvel être tout en le protégeant des pouvoirs occultes″ du projet de grossesse à la naissance. Ces ancêtres devraient spirituellement veiller désormais sur son évolution de manière continue, sans être imbriqué en lui sinon en agissant à distance entre le naturel et le surnaturel (Tounga, 2017a).

D’autre part, l’hagionyme symbolise le retour voilé de l’ancêtre à travers ce qu’a suggéré Tounga (idem), l’essence des bénédictions du groupe clanique ou tribale. Des bénédictions contractées par l’autorité ancestrale. Car chaque famille, sous le sceau protecteur de l’ancêtre. Ces bénédictions se renouvellent à la fin d’un chaque cycle allant de quatre à sept ans. Le hagionyme est une matérialisation du lien avec cet ancêtre. L’enfant qui porte le nom hagionymique peut avoir des traits de caractère de l’ancêtre. C’est ce qu’évoque Sow (1978) en termes de traits de caractère par députation. Dans son comportement, ses attitudes, l’enfant pourrait adopter les traits de caractère de l’ancêtre. L’hagionyme pourrait également symboliser la réincarnation de l’ancêtre qui selon Zempleni (2000 51), « peut être un ancêtre plus lointain qui revient pour parer à un danger qui menace la famille ou pour augmenter la puissance de celle-ci  ». L’enfant devient un référent pour les personnes adultes avec lesquelles il est en interaction. Les adultes vont observer des égards vis-à-vis de l’enfant, de même qu’ils le faisaient avec le défunt ancêtre. Ainsi, ils vont l’interpeler de la même manière qu’ils interpellaient l’ancêtre, tout au long de sa croissance.


3. Le développement psychologique de l’enfant
Par développement psychologique, nous entendons la manière dont l’enfant se comporte de la motricité à la croissance personnelle.
Le développement psychomoteur de l’enfant est l’évolution de la croissance sensorielle, motrice, cognitive, affective et subjective. Ce développement est réalisé selon les actions menées par les parents de l’enfant à travers les soins qu’ils lui apportent. Il s’agit des traitements traditionnels et modernes. Les bains de massage, les mixtures selon les écrits de Makanga (2003), Bril (1994), les jeux de tonicité musculaire entre la mère et l’enfant au cours de la séance de bain (Tounga, 2017 b). Les séances de massages et de la tonicité musculaire dans les hôpitaux, forment l’ossature des soins donnés au jeune enfant.

La conséquence des bains, massages, mixtures et exercice de tonicité musculaire est la consolidation de la motricité ou du développement psychomoteur du jeune enfant. D’ailleurs, en Afrique il est reconnu par Mbuyi Mizeka (1992) que l’enfant connait un développement psychomoteur précoce différemment de l’enfant des contrées européennes. Par ailleurs, selon Bautier et Rochex (2001), le développement de l’enfant serait lié aux milieux de son émulation. En effet, la précocité de l’enfant se concrétise par les effets du milieu et de ses contraintes. Nous pensons que l’enfant issu des milieux forestiers du groupe pygmée connaît un développement précoce contrairement à l’enfant noir des villages. La situation est identique dans le cas de l’enfant des parents villageois comparativement à celui des milieux citadins. Geber (1998) en a fait la démonstration quand elle a comparé les enfants des familles villageoises (n’ayant pas appris à l’école occidentale et jamais sortis de leurs milieux) et ceux des familles citadines de Lusaka en Zambie (ayant appris à Londres). Elle a observé que les enfants des familles villageoises étaient plus précoces dans leurs réactions que leurs pairs des familles dites modernes.

L’enfant des milieux africains est très éveillé, très précoce quand il bénéficie des soins traditionnels. Le milieu suscite chez le sujet un comportement lui permettant de faire face aux différents aléas qui s’imposent à lui. Donc les bains de massage, les mixtures, la stimulation tonique des enfants qui sont des pratiques traditionnelles développant la précocité des mouvements de l’enfant africain, ainsi que l’ont soutenu Mbuyi Mizeka ( op. cit. ), Bril (op. cit.) et Geber (op. cit.). Par développement socio-personnel, nous entendons l’évolution des interrelations entre l’enfant ses parents proches et parents éloignés. L’enfant gabonais, dès sa naissance, oscille dans un bain de relations. C’est la situation d’attachement multiple entre l’enfant et les différentes figures parentales qui contribuent au développement des relations et interrelations de l’enfant et ses partenaires. Dans ce cadre, les membres de la famille assistent l’enfant porteur d’un hagionyme comme ils approchaient l’ancêtre.

La représentation par l’enfant du comportement des adultes consolide au fur et à mesure de son développement, son l’identité. En effet, au cours de ces interrelations certains acteurs familiaux vouent plus ou moins un culte à l’enfant, quand ils le représentent comme l’ancêtre dont il porte le nom. Le rappel de ce comportement, de tous ces égards forgent, avec le temps, le caractère de l’enfant. Ce dernier adopte malgré lui les attitudes de son homonyme (l’ancêtre). Ainsi, va se forger le caractère de ce dernier, boostant au passage -son tempérament et consolidant sa personnalité. D’où l’adoption de certains traits de caractères de l’ancêtre que Sow (1978) a qualifié de traits de caractère par députation.

En somme, dans ce contexte, le développement psychologique de l’enfant est la conséquence d’interactions et des interrelations entre l’enfant et les acteurs du milieu de son émulation. Dans chaque interaction et interrelation, le processus de subjectivation (Malrieu, 1976) se met en action pour booster l’essentiel des actes. Et la subjectivation ; à notre avis, est le résultat des liens entretenus par l’enfant avec ses éducateurs, ce que l’enfant retient de sa relation avec chacun de ses partenaires et qui contribue à la construction de sa personnalité.


4. Problématique
La décision de la dation du nom n’est pas une chose aisée. Si certains noms sont le résultat de la filiation père-enfant, d’autres sont génériques, à l’exemple de noms attribués aux jumeaux chez les peuples du Sud, du sud-Est et de l’Est du Gabon, issus des évènements douloureux de la vie (deuils répétitifs) ; d’autres encore sont le fruit d’une révélation que nous désignons ici par hagionymes. Le jeune enfant gabonais dès sa naissance est soigné à l’aide des pratiques traditionnelles comme les bains de massages, les mixtures, les exercices de tonicité utiles à son développement psychomoteur (Mbuyi Miezeka (op. cit.) ; Bril (op. cit.) ; Geber (op. cit.) ; Makanga, 2003 ; Tounga ; 2017b). L’enfant porteur du nom de l’ancêtre évolue en tissant des relations et interrelations ponctuées par le respect à son égard. L’ensemble de ces égards contribuerait à l’adoption des traits de caractère de l’ancêtre ainsi que l’a écrit Sow (1978). A l’heure actuelle, la dation de l’hagionyme est toujours entretenue par certaines familles. La persistance de cette pratique indique qu’elle aurait un effet bénéfique dans le groupe familial. C’est dans cette optique que nous voulons savoir quelle est sa part dans la construction psychologique de l’enfant. D’où l’hypothèse générale selon laquelle la dation d’un hagionyme ancestral contribue au développement des compétences de l’enfant.


5. Méthodologie
Pour cet article, nous avons mené une étude de cas auprès de deux parents, tous enseignants-chercheurs sectionnés selon les critères ci-après :

  • être marié ;
  • être parent d’au moins deux enfants dont l’un porte un hagionyme.

5.1. Présentation des cas

  • Cas AV, âgée de cinquante (50) ans, est mère de deux garçons âgés de dix-sept (17) et quatorze (14) ans. Le fils aîné est inscrit en classe de Terminale et le second en classe de Quatrième dans un Lycée de Libreville. Le fils aîné est porteur de l’hagionyme.
  • Cas TTS âgé de cinquante-cinq (55) ans. Il a quatre enfants dont deux filles âgées de vingt-quatre (24) ans et dix-huit (16) ans (inscrites en Master dans une école supérieure et l’autre en classe de Terminale) et deux garçons âgés de vingt-un (21) ans et douze (12) ans dont le premier fréquente la Licence 2 à l’Université et le dernier va au Lycée. C’est la deuxième fille qui porte un hagionyme.

5.2. Outil de recueil et d’analyse de données
Nous avons réalisé une étude de cas clinique. Ainsi, nous avons mené des entretiens semi-directifs analysés thématiquement sur la base de leur contenu. Les entretiens ont porté sur les thèmes suivant :

5.2.1. Choix du nom de l’enfant :

  • Parlez-nous du choix du nom de votre enfant qui est différent du votre.
  • Traits de ressemblance avec l’ancêtre
  • A qui votre enfant ressemble-t-il parmi les membres de votre famille.
  • Développement psychomoteur
  • Parlez-nous de son développement sur les plans psychologique et moteur ; harmonieux ou disharmonieux

5.2.2. Interactions de l’enfant avec son entourage

  • Dites-nous comment les adultes de votre famille interagissent avec l’enfant
  • Comportement de l’enfant dans l’ensemble de ses actions
  • Dites-nous comment se comporte votre enfant dans l’ensemble ; par exemple est-il adroit ; comprend très vite les consignes ; tout lui réussit sans efforts.


6. Résultats

6.1. Choix du nom
Le cas AV nous indique qu’elle éprouvait des difficultés à faire des enfants et l’enfant porteur de l’hagionyme est son fils aîné. Le choix de son nom a été déterminé selon le récit suivant : « […] Ce jour-là, je me rendais aux champs avec ma tante, notre attention fut attirée par un bel oiseau blanc que je n’avais jamais vu. Ma tante avait souri. De retour au village ma tante me fit prendre une mixture qui, selon elle était, porteuse de salut en disant que Mbumba était de retour. En l’espace de deux mois, je fus enceinte. Par coïncidence, ma tante était parmi nous pour des soins médicaux. Elle dit que l’enfant à naître sera un garçon qui s’appellera Mbumba en signe du bel oiseau que nous avions vu ce jour-là et qu’elle avait préparé une mixture le soir […]. Au bout du huitième mois de grossesse, ma tante revint avec une mixture pour confirmer l’acte, avait-elle dit. Quand je bus cette potion […]. Toute la nuit, le fœtus bougeait sans donner des coups brutaux […] » Dans ce cas, le nom est révélé à la suite d’un évènement, le bel oiseau observé et le breuvage bu par la mère. C’est deux mois plus tard que la tante a indiqué le nom du futur enfant.

Aux dires du cas TTS, l’enfant porteur de l’hagionyme est la deuxième des filles. Le choix de son nom a été fonction de ce qui suit : « c’est au cours du septième mois de la vie fœtale que ma mère a fait un rêve pour la première fois au sujet de sa défunte tante paternelle qu’elle affectionnait tant, décédée quand elle fut âgée de sept ans. Au huitième mois, elle arriva du village toute émue et cette fois, elle me demanda si nous avions, mon épouse et moi, avions déjà trouvé un nom au futur enfant. Je dis non alors elle me dit ceci « […] j’ai rêvé de ma tante au sujet de laquelle je t’avais entretenu. Elle m’a dit pourquoi depuis son départ je l’ai oubliée. Elle attend toujours, mais je ne réagis pas. Elle a évoqué la grossesse de cet enfant. C’est une fille et je dois penser à elle. Mon fils, attribue son nom à l’enfant à naître. Fais cela pour notre bien à nous tous […] ». Le choix du nom découle d’un rêve fait par la grand-mère paternelle au sujet d’une de ses tantes décédée alors qu’elle était encore âgée de sept ans. C’est donc à la demande de la grand-mère que le nom de l’ancêtre est donné l’enfant. En somme, dans ces deux cas, le choix du nom a été influencé en partie par la grand-tante et, dans le second cas, par la grand-mère paternelle de la fille porteur de l’hagionyme.

6.2 Traits de caractère quand on a cherché à savoir à qui ressemble l’enfant, chez AV .

Il n’y a aucun doute : « ma tante dit toujours que l’enfant ressemble à mon défunt oncle Mbumba que je n’ai même pas connu. En tout cas, il ne ressemble ni à son père ni à moi ». Pour TTS, (sourire) : « […] ma mère l’interpelle toujours sous l’appellation tante. Elle trouve qu’elle sourit comme elle, que sa chevelure ressemble à la sienne et qu’elle est fine et mince comme l’ancêtre. Mon oncle dit que lorsque l’enfant se met en colère il y a une ressemblance avec leur défunte tante. En tout cas, elle a mes traits mais rien de sa mère […] ». Dans les deux cas, il y a une ressemblance de l’enfant à certains traits de l’ancêtre. Aucun enfant ne ressemble aux parents. Il est reconnu qu’il y a une similitude de traits de caractère avec la personne de l’ancêtre. Le second cas est plus probant au niveau du trait lié à la colère. C’est d’ailleurs la fameuse députation des traits de caractère (Sow, idem).


6.3 Développement psychomoteur, l’enfant a connu un développement psychomoteur harmonieux.
Selon AV, « […] aucune faille de ce côté. Déjà, l’enfant a bénéficié des bains de massage de la part de sa grand-tante, entre le quatrième et le cinquième mois, l’enfant rampe. Il commence à marcher au septième mois. Et, il observe beaucoup […] ».

6.4 Interactions enfant-milieu, dans les interactions avec les personnes de son entourage

Certains adultes observent un culte à l’égard de l’enfant. Le cas TTS le souligne parfaitement quand il dit : «  […] ma mère l’interpelle toujours sous l’appellation tante comme du temps de son vivant. C’est l’enfant qu’elle approche toujours différemment des autres, au point de susciter leur jalousie […] C’est toujours qui reçoit toujours ses présents […] C’est maintenant que je commence à comprendre clairement cet aspect […] ». Les personnes adultes proches de l’enfant porteur du hagionyme le vivent comme le défunt ancêtre. Dans l’approche, dans le langage, dans le comportement général, cet enfant n’est pas vécu comme tous les autres. Il bénéficie de l’attention des adultes.


6.5 Compétences de l’enfant, les entretiens vont dans le même sens.
En effet, selon le cas AV, de tous les enfants, « […] Mbumba est fantastique, ce qui fait d’ailleurs ma fierté. Il n’a jamais repris de classe, il est toujours premier de sa classe […]. Sincèrement, je ne l’ai jamais vu en train d’étudier, sinon à se moquer des autres (sourire) […]. Tenez, les vacances dernières, au cours d’une séance de travaux champêtres, il a pris le fusil de son grand-père. C’était la première fois qu’il utilisait un fusil. Nous avons entendu en tout trois coups de feu au bout d’une heure environ. Il est revenu avec deux pigeons, un écureuil et une perdrix. C’en était pour le repas du soir […] » Chez TTS : « cette fille me surprend beaucoup. Si nous étions dans un système éducatif à la française, elle serait aujourd’hui inscrite dans une université. Elle est toujours intelligente. Première de sa classe depuis le CP, tout lui réussit […]. A l’âge de 6 ans, j’ai mangé son premier repas ; l’oseille aux aubergines. C’était bon […]  ». Les enfants porteurs d’hagionyme ne souffrent d’aucun problème d’adresse, d’harmonie dans la finesse de leurs actions. Tout ce qu’ils entreprennent leur réussit, comme si rien ne peut les bloquer. Même dans des situations nouvelles, ils s’adaptent, tel qu’il est dit de Mbumba qui fait mouche lorsqu’il utilise le fusil pour la première fois.

En somme, dans les deux cas entretenus, le choix du nom des enfants a été influencé par un membre de leur lignée parentale. A travers leurs relations et interrelations, les enfants porteurs de l’hagionyme n’éprouvent aucune difficulté tout au long de leur développement psychologique. Ils réalisent des compétences dans leurs apprentissages.


7. Discussion
De ces analyses, nous retenons que les enfants porteurs d’un hagionyme ont un développement psychologique en harmonie avec leur milieu de vie. Ce milieu est riche en réalité et en croyance. D’une manière générale, l’hagionyme est attribué à l’enfant sous plusieurs formes. Il se réalise sous forme de rêve ou de toute autre forme de manifestation comme la présence remarquée d’un totem lorsque la scène se produit une ou plusieurs fois attirant ainsi l’attention de la personne concernée. Dans le texte, c’est par le rêve (fameuse voie royale de l’inconscient chère Freud) que les membres de la famille ont saisi l’importance d’attribuer le nom de l’ancêtre à l’enfant. Cette révélation de noms a plusieurs fois été mentionnée par Erny (1988) qui parle d’un parent qui reçoit la révélation. Dans le premier cas étudié, c’est la grand-tante de l’enfant et dans le second, il s’agit de la grand-mère paternelle de l’enfant vit la révélation. Cette recherche confirme ce contexte. Il arrive parfois que ce sont les parents qui vivent directement la situation. L’on peut toutefois se demander pourquoi faire porter un hagionyme à l’enfant quand le code civil gabonais reconnaît au père et à la mère le rôle de donner son ou ses noms à l’enfant. Dans cette étude, le cas TTS reconnaît que la dation d’un hagionyme est bénéfique pour la famille quand il reprend les propos de sa mère : «  […] Fais cela pour notre bien à nous tous  ». Ce bénéfice est exprimé par ce qu’a écrit Tounga (2017 a) : le renouvellement d’un cycle de bénédictions, suite au pacte contracté par l’ancêtre créateur du clan. Cela peut également expliquer l’expiation des transgressions de l’interdit fondamental à l’origine de la construction et de la consolidation du groupe clanique.

Aussi, l’individu porteur de l’hagionyme incarne ou observe certaines attitudes de l’ancêtre dont il porte le nom tel que dit le cas TTS : «  […] Elle trouve qu’elle sourit comme elle, que sa chevelure ressemble à la sienne et qu’elle est fine et mince comme l’ancêtre. Mon oncle dit que lorsque l’enfant se met en colère il y a une ressemblance avec leur défunte tante […] ». Ceci va dans le même sens que celui développé par Sow (1978) qui a parlé de traits de caractère par députation. Il est vrai que dans la conception africaine, les morts sont toujours omniprésents dans la pensée et la réalité sociale, dans les croyances, le nom peut exprimer la réincarnation de l’ancêtre qui vient remettre l’ordre dans l’organisation du clan. Birago (1960) l’avait suffisamment expliqué quand il écrit que les morts ne sont pas morts, ils sont comme des feuilles mortes qui craquent dans la forêt. L’âme de l’ancêtre est toujours sauvegardée. Et les adultes qui entourent cet enfant font indirectement revivre l’âme ancestrale, lorsqu’ils adoptent un comportement plus ou moins similaire à celui qu’ils adoptaient du vivant de l’ancêtre ainsi que l’a exprimé le cas TTS : «  […] ma mère l’interpelle toujours sous l’appellation tante […] ». Même s’il n’y a pas de traits de caractère semblables, dans la pensée, ils y sont. C’est la manière d’approcher l’enfant, de lui parler comme s’il s’agissait du défunt parent, tout le mystère développé autour de l’enfant, le sens du respect, les appellations du nom de l’ancêtre qui contribuent à renforcer cette attitude. En un mot, cette marque du respect de l’hagionyme conduit l’enfant par transduction, pensons-nous, à incarner les traits de caractère de l’ancêtre.

Dans tous les cas, ces enfants connaissent un développement psychomoteur harmonieux comme dit le cas AV : « […] aucune faille de ce côté […], entre le quatrième et le cinquième mois, l’enfant rampe. Il commence à marcher au septième mois. Et, il observe beaucoup […]. Les bains de massage, les mixtures et la stimulation de la tonicité musculaire organisent la tonicité du développement moteur de l’enfant », selon l’idée exprimée par Bril (op. cit.), Geber (op. cit.). Les enfants bénéficiant de l’hagionyme sont peut-être différents d’autres enfants quand tout leur réussit. Ils n’éprouvent aucune difficulté à réaliser telle ou telle autre tâche alors que leurs frères et sœurs ont du mal à s’en sortir. Le cas AV, de tous les enfants : «  […] Mbumba est fantastique, ce qui fait d’ailleurs ma fierté. Il n’a jamais repris de classe, il est toujours premier de sa classe […]. Sincèrement, je ne l’ai jamais vu en train d’étudier, sinon à se moquer des autres (sourire) […]. Tenez, les vacances dernières, au cours d’une séance de travaux champêtres, il a pris le fusil de son grand-père. C’était la première fois qu’il utilisait un fusil. Nous avons entendu en tout trois coups de feu au bout d’une heure environ. Il est revenu avec deux pigeons, un écureuil et une perdrix. C’en était pour le repas du soir […] ».

Que dire de ces enfants, sont-il aussi différents des autres ? Est-ce le simple port du nom qui change la donne ? En réalité, le port du hagionyme implique le développement des habiletés chez le bénéficiaire. En outre, nous savons également que chaque nom est au départ un mot. Chaque mot est porteur d’une sorte de mystère en ce sens qu’il serait englué d’une énergie. Et pour preuve autant certains mots nous font sourire, autant d’autres nous rendent tristes. Autant certains mots nous poussent à nous unir autant d’autres nous conduisent vers des rapports de force, la bagarre, la guerre… C’est là que réside, à notre avis l’essence de l’hagionyme. C’est tout le sens du pacte contracté par l’ancêtre qui booste l’individu qui le porte dans la réalisation des compétences. Dans ce cas, la connaissance du secret des mots et surtout, de leur portée énergétique a été connu des ancêtres qui, à leur tour aurait trouvé le moyen de nous consolider pérennisant ainsi la survie du clan.

Plusieurs facteurs influencent directement ou indirectement le développement psychologique de l’enfant au Gabon. Au nombre de ceux-ci figure l’hagionyme. Dans cette étude qui a porté sur l’hagionyme et son influence sur le développement des compétences de l’enfant, il ressort que beaucoup de parents restent encore attachés au nom donné à l’enfant sur la base de la révélation. De plus, les capacités des enfants porteurs du nom de l’ancêtre manifesté sous forme de révélation par rêve ou par intuition ou sous une quelconque forme sont bénéfiques pour les enfants. Au fur et à mesure de leur croissance, ils adoptent des traits de caractère de l’ancêtre. Habiles et adroits, ils réussissent sans effort leurs tâches quotidiennes.


Au terme de cette recherche nous pensons mener une étude quantitative comparant les compétences des enfants porteurs de l’hagionyme et ceux dits normaux. De même une autre piste serait d’analyser quantitativement les compétences des enfants porteurs de l’hagionyme, ce qui marque spécifiquement leurs habiletés. La concrétisation de ce deux pistes apporterait plus de connaissances dans ce domaine, mais surtout permettrait de comprendre le fonctionnement de l’hagionyme.

Références bibliographiques
Bautier Elisabeth., Roche Jean-Yves, Henri wallon. L’enfant et ses milieux, Paris, Hachette « Educateur », 1999.

Birago Diop, Leurres et lueurs, Paris, Présence Africaine, 1960.

Bril Blandine,. « Rôle de la « niche de développement » sur les expériences précoces de l’enfant, une étude comparative : France-Mali », Revue de Médecine Psychosomatique, 37/38, 1994, p. 127-148.

Ella Edgar Maillard, « Noms et la notion usuelle du genre dans les langues locales du Gabon Revue de la Fondation Raponda-Walker, Palabres Actuelles, n° 5, 2011, p. 97-119.

Erny Pierre, Premiers pas dans la vie de l’enfant d’Afrique noire : naissance et première enfance, Paris, L’Harmattan, 1988.

Freud Sigmund, Die traumdeutung, Franz Deuticke, Vienne, 1900.

Geber Marcelle, L’enfant africain dans un monde en changement, étude ethno-psychologique dans huit pays africains, Paris, PUF, 1998.

Makanga Jean-Bernard, Développement et prématurité de l’enfant Gabonais issus du milieu rural : cas des enfants âgés de 2 à 24 mois, Lille, ANRT, 2003.

Malrieu Philippe, « Etude génétique de la construction du sujet », Psychologie et Education, 1, 1976, p.3-22.

Manzano Francis, « Noms propres, dynamiques identitaires et sociolinguistiques : présentation », F. Manzano (ed.), Noms propres, dynamiques identitaires et sociolinguistiques, n° 11, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006, p. 5-8.

Mbuyi Mizeka Alfred, « Réflexions sur la précocissimité et le développement du jeune enfant africain », Annales de l’Université Omar Bongo du Gabon, n° 7, mai 1992, p. 130-154.

Moussounda Ibouanga Fimin, « L’anthroponyme punu : éléments pour une sociolinguistique africaine », Revue de la Fondation Raponda-Walker, Palabres Actuelles, « le nom », n ° 5, 2011, p. 57-95.

Rossatanga-Rignault Guy, « Le nom de personne au Gabon entre patrimoine individuel et patronyme. Petite contribution à une anthropologie juridique comparée du nom » Revue de la Fondation Raponda-Walker, », Palabres Actuelles, « le nom », n° 5, 2011, p. 5-26.

Sow Ibrahima, Les structures anthropologiques de la folie en Afrique noire, Paris, Payot, 1978.

Tounga Jacques, 2017 (a), « La présence de l’ancêtre dans le développement psychologique de l’enfant au Gabon », Revue Togolaise des Sciences, Etudes Togolaises, Vol 11, n° 1, Lomé, Institut National de la recherche Scientifique, janvier-Juin 2017, p. 228-241.

Tounga Jacques, Le rôle du père dans le cadre de la dynamique parentale. Son influence sur le Développement socio-personnel de l’enfant gabonais. Cas de l’enfant Mbédé, Lille, ANRT, 2017.

Zempleni Andreas, « L’enfant nit ku bon. Un tableau psychopathologique traditionnel chez les Wolof et les Lebou du Sénégal », T. Nathan (ed.), L’enfant ancêtre, Aubenas d’Ardèche, la Pensée sauvage, Bibliothèque d’ethnopsychiatrie, 2000, p. 33-92.


Pour citer cet article :
Jacques Tounga, « Dation du hagionyme ancestral. Développement des compétences des enfants du Gabon », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 2, janvier 2018.

ISBN : 978-2-912603-96-8.


Version PDF Enregistrer au format PDF | Version imprimable de cet article Version imprimable de cet artcile

Notes :

[1Le lembaama est la langue parlée par les peuples mbaama ou obamba qui habitent dans la Province du Haut-Ogooué localisée dans le Sud-Est du Gabon

 

...penser l'Afrique        la penser ensemble...