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Nécessité d’émergence d’une nouvelle forme de communication pour le développement en Afrique.
Une approche interdisciplinaire

Odo Flora Ingrid, Université Peleforo Gon Coulibaly de Korhogo, Côte d’Ivoire


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Les approches de politique de changement de comportement mise en œuvre depuis les années 1990 en Afrique avec l’apparition des sciences de la communication pour le développement (Koné Hugues, Sy Habib Jacques, 1995) se sont longtemps appuyées sur des approches occidentales. Bien que ces théories renferment aussi des enjeux profonds de transformations sociales, elles sont souvent loin des centres d’intérêt des populations. La présente contribution s’efforce ainsi à travers une approche socio-anthropologique (Yves Winkin, 2001) et psychosociale (Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule, 1987), de porter un regard objectivé sur les théories de communication sociale innovante et visiblement en rupture avec les normes ambiantes au sein des vastes programmes/projets de vulgarisation ou de sensibilisation dominés par des approches inadaptées. Le travail s’appuie sur les résultats une enquête ethnologique de six régions de la Côte d’Ivoire recueillis dans une posture d’observation et de compréhension (Copans, 2011 et Kaufmann, 2007). L’analyse de ces observations ne se contente pas de signaler le caractère complexe et diversifié de manières d’agir et de percevoir les choses. Il s’efforce en outre de démontrer combien ces entendements culturels naturels sont porteurs d’une dynamique plurielle de « bruits » susceptible de s’inscrire d’une manière « passive » au cœur même des enjeux de changement comportement souhaité. Il s’agit donc, dans une démarche interdisciplinaire et perspectiviste, de relier les approches de communication pour le changement existent et en vigueur au contexte socioculturel et socio historique qui sous-tendrait des entendements culturels observés. Sur le plan théorique, cette posture a pour objectif de relier l’analyse des approches de communication pour le développement en cours en Côte d’Ivoire à la nouvelle mouvance épistémologique qui semble accorder une centralité analytique au mode de transmission des savoirs (Jeanneret, 2002 ; Lavoie, 1999 ; Winkin, 2001 ; Lohisse, 1998, 1999, 2001).

Pour autant, cette communication n’est pas une apologie de rupture totale d’avec les théories de communication pour le développement déjà développées par des occidentaux. Il s’agit simplement d’une mise en relief de quelques – uns des aspects jugés déterminant dans la construction d’une identité communicationnelle à partir de l’analyse de théories existantes. Au-delà de la présentation des approches méthodologiques pertinentes, le but est de construire une esquisse de la réalité sociale pouvant permettre au africain de communiquer effectivement avec elle-même et avec le reste du monde au 21e siècle.


1. Cadre et formes d’approche de communication pour le développement à la lisière de l’africanisme
La revue de la littérature en matière de communication pour le développement en Afrique nous ramène au sempiternel problème de l’acceptation d’une identité communicationnelle propre à l’Afrique. Et tant que ce refus d’inclure cette particularité Africaine dans les recherches en communication pour le développement, la problématique du développement social inéluctablement liée à interculturalité se constituera en goulot d’étranglement pour l’Afrique. De quoi s’agit-il ? Comme le soutient Christian Agbobli : « Les principales recherches qui ont été faites sur l’Afrique étaient le fruit de spécialistes de ce continent qui avaient le titre d’africanistes. Ces africanistes (économistes, historiens, anthropologues, etc.) avaient pour particularité d’être des chercheurs occidentaux dont l’intérêt pour l’Afrique était patent. Certains avaient adopté une certaine rigueur scientifique (Balandier, Coquery-Vidrovitch, Griaule par exemple) tandis que d’autres étaient plutôt considérés comme des charlatans ne respectant pas les canons de la recherche. Même s’ils se critiquent entre eux (Coquery-Vidrovitch, 1997), le regard de ces africanistes ne semblait pas rendre compte de l’hétérogénéité et de la complexité africaine et ces chercheurs s’inscrivaient dans une logique où la recherche occidentale prétendait à une portée universelle. Lorsque les chercheurs africains ont commencé à se pencher sur leur propre continent et à suivre les traces de Cheikh Anta Diop qui a produit des contenus visant à penser les caractéristiques endogènes de l’Afrique ainsi que l’apport de ce continent à l’Histoire universelle (n’en déplaise à Hegel), leurs contempteurs, à l’instar de Fauvelle-Aymar, Chrétien et Perrot ont commencé à parler d’afrocentrisme » (2014).

D’un point de vue purement diachronique, on peut dire que la communication pour le développement vu par les chercheurs Africains a émergé vers la fin des années 1980 et au cours de années 1990 (Hugues Koné et Jacques Habib Sy, 1995). De manière quelque peu synchronique et globale, cet environnement est généralement assimilé aux expériences de transition politique consécutive à l’octroi de l’indépendance en Afrique, qui s’opèrent à la lisière du démantèlement de l’étau bipolaire (civilisation africaine et civilisation occidentale). Lesquelles turbulences ont fait surgir l’hypothèse d’une revanche des sociétés africaines, avec l’apparition de concept tel qu’« afrocentrisme » et bien autre, étroitement reliée à la prévalence d’approche traditionnaliste d’action de communication sur les modèles autoritaires de communication en exercice. Les choses semblent néanmoins plus complexes dans la réalité.

Au niveau de la Côte d’Ivoire en effet, l’on observe au cours des années 1990 un élan de remise en cause de l’édifice communicationnel autoritaire mis en place. La faveur de la création des facultés des sciences de la communication fin des années 1980 et de la montée des programmes d’ajustement structurel liée à la dissolution des sociétés d’état (les SODE) et à la privatisation de plusieurs secteurs de l’économie ivoirienne. De vaste projet de développement sociétaux ont été lancé en compensation pour faciliter semble-t-il le réajustement structurel. Comme l’économie du pays reposait essentiellement sur l’agriculture, le monde paysan donc rural furent le cœur de cible de ses projets de développement. Plusieurs structures de recherche et de production agronomiques ont été transformées en structure de vulgarisation et d’encadrement technique (la SODEFEL, SODERIZ, SODEPRA, etc.). Et ce mouvement de changement stratégique n’a pas été le fait d’une convergence des dynamiques sociales plurielles. On pourrait, à titre exemple, citer l’échec admis de la quasi-totalité des programmes de reformes des filières agricoles, d’abord l’échec de la politique de promotion des organisations pré-coopératives et mutualistes (N’dory Achi Jean, 2007) avec l’avènement des mutuelles ou association régionales de développement et Groupement à Vocation Coopérative (GVP), calqué sur le modèle occidental alors qui existait auparavant des formes traditionnelles d’économie sociale (associations villageoises d’entraide). L’on relève également la « naissance » progressive d’un élan de syndicaliste de revendication au sein des groupements coopératifs paysans. Mais également l’effet induit d’un subterfuge de professionnalisation du monde agricole ; « professionnalisation » hautement manœuvrée par les politiques en vue de feindre un renouvellement pour répondre à la tendance préconisé par l’occident.

A cela j’ajoute l’épineux problème de vulgarisation et d’encadrement ou d’accompagnement technique des producteurs qui se sont également soldés par un échec en accroire des responsables de ces programmes au niveau de l’Agence National d’Appui au Développement Rural (ANADER) de Côte d’Ivoire. Le problème de méthodes et technique de vulgarisation se pose avec acuité dans nos services publics nationaux aujourd’hui. Plusieurs programmes de vulgarisation de techniques et de bonnes pratiques agricoles sont restés sans suite. Au point ou les agents vulgarisateurs sombres dans une forme de découragement et de démotivation tant les techniques utilisées sont inefficaces.

Tous ces évènements auront des impacts différenciés sur les trajectoires bibliographiques des chercheurs ivoiriens et même africain. Mais comme le soutient Membé (2000), « Tenir un discours raisonnable sur l’Afrique n’est jamais allé de soi. [...] D’un côté, l’expérience humaine africaine apparaît constamment dans le discours occidental - repris par certains autochtones - comme une expérience que nous ne pouvons pas comprendre par la seule force de la raison ».

Les perspectives dite africaine de recherche en communication pour le développement sont généralement bâtit sur les modèles occidentaux. A ce sujet, l’un des chargés de recherches de l’institut pour le développement d’Outre-Mer à Londres, Guy Hunter, a fait la remarque pertinente suivante : « Les sociétés en voie de développement sont nécessairement des sociétés qui empruntent ; nous les avons vues emprunter des formes politiques, des technologies, des institutions […] Certaine technologie peuvent aisément être empruntées. La radio, le courant électrique pour creuser le puits d’un paysan, les bicyclettes, les machines à écrire, les machines à coudre, le camion et l’avion – tout cela trouve un usage immédiat dans les zones rurales […] Il est clair qu’il sera beaucoup plus difficile d’emprunter des institutions sociales. D’ailleurs ce type d’emprunt a été beaucoup moins étudié […]. Pourquoi le modèle de coopérative de Rochdale a-t-il été exporté dans les trois quarts du globe, comme si c’était la pierre philosophale bonne pour toutes les sortes d’hommes et pour toutes sortes de situations ? Pourquoi les conseillers de coopération et les organismes d’aide n’ont – ils cessé de plaquer des institutions britanniques, française ou américaines sur les pays en voie de développement ? On n’a pas encore trouvé une théorie raisonnée rendant compte de la croissance et de la pertinence des institutions, ni rendant compte des modifications qui devraient être apportées à ces dernières pour accompagner le processus exceptionnellement rapide de changement propre aux pays en voie de développement » (1971).

Egalement, dans une communication faite au colloque d’Abidjan-Dakar (14-20 décembre 1959) sur « la recherche scientifique et civilisation traditionnelles paysannes de l’Afrique Noire », P. Pelissier a écrit : « L’Afrique Noire en effet n’est pas un pays neuf, susceptible d’accueillir, sans adaptation, la technique occidentale, elle est au contraire un vieux continent où des populations médiocrement outillées on cependant réussi à domestiquer un milieu particulièrement difficile, à mettre au point, au cours d’une longue histoire, des systèmes de production efficace et à élaborer des institutions sociales originales. Nombreuses sont les réussites techniques qui peuvent être portées au crédit des interventions européennes. Mais le plus souvent ces réussites sont restées marginales par rapport aux masses paysannes qui n’ont tiré aucun profit durable d’entreprises qui font figure d’îlots semés par la civilisation mécanicienne au milieu d’un monde fidèle à ses techniques traditionnelles […] » (1960) .

Aujourd’hui, encore la réalité africaine est bien présente malgré le développement des technologies de l’information et de la communication, l’expansion des mass-médias.

L’Afrique reste toujours, de tradition orale. Et la tradition orale a ses règles de fonctionnement même lorsqu’elle passe à l’écrit. Les contes populaires, les mythes et légendes, les épopées, les fables... sont racontées dans des conditions particulières : l’espace, le temps, le lieu, le narrateur répondent à des caractéristiques bien précises et différentes des traditions écrites.

Tous ces progrès techniques réalisés à l’échelle des paysans, leur diffusion dans la masse rurale se heurte à d’innombrables obstacles. Pour en savoir plus sur, une revue des différentes approches de communication sociale en usage semble nécessaire.


2. Historiques des approches de communication pour le développement
Plusieurs paradigmes ont émaillés l’histoire des sciences de la communication pour le développement. A l’origine elle aurait été employé pour la première fois par le professeur Nora Quebral aux philippines dans les années 70 pour désigner les procédés de transmission et de communication des nouvelles connaissances dans le domaine de l’environnement rural. Le champ a ensuite été étendu à tous ceux qui cherchaient à améliorer les conditions de vie des plus pauvres.
Aujourd’hui, loin d’être un outil uniquement consacré à la réduction de la pauvreté dans le monde rural, la communication pour le développement se révèle être un outil fondamental de sensibilisation des populations sans distinction de corps de métier, de communauté et sur des thèmes divers.
Ainsi trois grands courants de pensées ont émergés au fil du temps.


2.1. Le paradigme de la modernisation avec la théorie de la diffusion de Rogers Everett (1962)
Pour les tenants de ce courant de pensées dont Lerner Daniel (1958) qui soutenait que seules les attitudes modernes (modèle occidental) sont capables de sortir un pays du sous-développement et les moyens de diffusion de l’information de masse sont les plus appropriés pour faciliter ce développement. Cette approche est basée sur un transfert de technologie des pays industrialisés vers les pays pauvres, l’acquisition de ces nouvelles techniques se faisant par l’intermédiaire des médias de masse (radio, télévision, presse).

La diffusion de valeurs et d’idées modernes, extérieures à la société considérée, est l’un des meilleurs moyens de faire éclater une structure sociale traditionnelle possédant une cohérence interne. Chin Saik Yoon nous souligne avec humour les aberrations issues de cette approche. « Plusieurs projets de vulgarisation agricole ont échoué parce que les agriculteurs hésitaient à abandonner leurs façons de faire éprouver en faveur de nouvelles méthodes bizarres. Cela les rendait également inquiets de planter des cultures exotiques qu’ils ne pouvaient manger, mais devaient vendre en échange d’argent avec lequel acheter de la nourriture au marché. Lorsque les gens ont obtenu l’eau courante, ils s’en sont souvent servi pour laver et non pour boire et manger parce qu’ils n’en aimaient pas le goût. On leur a demandé de cesser de croire aux esprits et aux démons et de faire confiance à la science, qui parlait de choses comme les « germes » qu’on ne peut voir, mais auxquels on peut attribuer la plupart des douleurs et des maladies. On leur a également demandé de faire attention à une chose nommée « azote », elle aussi invisible mais ayant des effets sur le rendement des cultures. N’était-ce pas là justement une autre forme de sorcellerie ? »

Cependant, malgré les critiques soulevées, ce paradigme de la modernisation reste vivant et continue à influencer le discours des principaux acteurs de la communication pour le développement en matière de politique et de planification sur le plan théorique comme sur le terrain.

2.2. Le paradigme de la dépendance avec Freire Paolo (1973)
Les théoriciens de la dépendance ont, fondamentalement, les mêmes préoccupations que les tenants de la modernisation, et souhaitent, comme eux, promouvoir le développement du tiers monde ; mais ils proposent un modèle théorique différent et expliquent le stade de développement du tiers monde par des facteurs non pas "internes" mais "externes". En résumé, ils affirment que le retard économique des pays du tiers monde est dû non pas au caractère traditionnel de leurs institutions et de leurs valeurs, mais au fait qu’ils sont exploités par les pays capitalistes avancés. Ce qui expliquerait cette incapacité des médias à induire des changements. Si l’on suit le raisonnement de ce paradigme, les médias ne peuvent servir de véhicule de développement puisqu’ils transmettent des messages occidentaux, c’est-à-dire une idéologie basée sur le capitalisme.

La naissance de cette nouvelle vision du développement, engendre également un nouveau modèle de communication pour le développement avec Paolo Freire dans la Pédagogie des opprimés paru en 1973. Ce modèle est bien loin de la théorie diffusionniste puisque la communication est considérée comme un outil au service de la population. Freire dans cette théorie préconise la politisation des communautés pour permettre aux populations de dégager elles-mêmes les problèmes auxquels elles sont confrontées, de s’organiser et d’agir contre ces problèmes, proposer des solutions et se doter d’outils pour les appliquer.

Mais ce paradigme, bien qu’aujourd’hui encore actif, est critiqué pour sa vision uniquement internationale qui néglige les contradictions nationales ou locales. Mais comme les modèles précédents, il a fait l’objet de critiques, en particulier concernant la politisation des communautés.

2.3. Le paradigme systémique mondial
A la différence aussi bien de la théorie de la modernisation que de celle de la dépendance, l’approche systémique mondiale ne se préoccupe guère de savoir si les causes du sous-développement sont internes ou externes. En revanche, elle insiste sur la nécessité pour les sciences sociales de prendre l’ensemble du monde comme unité d’analyse et s’assigne un champ d’étude beaucoup plus large, comprenant non seulement la "périphérie" sous-développée mais aussi les "centres" du capitalisme avancé, les nouveaux Etats socialistes, ainsi que l’essor, le développement et l’avenir de toute l’économie mondiale capitaliste.

Contrairement aux précédents, ce dernier paradigme ne porte pas uniquement sur des considérations matérielles ou économiques, voire politiques. Il inclut le développement des valeurs et des cultures.

Dans ces modèles, les adeptes considèrent que la participation aide à faciliter l’adoption d’activités appropriées, puisque issues des cibles de cet objectif de développement.

La méthodologie des médias communautaires est un des modèles se rattachant à ce paradigme. Il existe encore bien d’autres modèles et pratiques, influencés tout ou partie par ces trois paradigmes du développement.


3. Les approches de communication sociale de type occidental sont-elle transposable en Afrique
Somme toute, concernant l’implantation de la formule communicationnelle de type occidental c’est-à-dire avec les valeurs d’une civilisation de l’écriture dans les pays africains de civilisation orale ; les opinions des théoriciens et des praticiens sont divergentes.

Pour les uns, l’Afrique a besoin, pour se développer, d’emprunter des institutions aux pays développés peut être transposée en Afrique, l’usage des médias (télévision, radio, et presse écrit) par exemple dans les programmes de sensibilisation et d’éducation dans monde rural (Bourgeois M, 1977, Sock B., 1978, Moemeka A, Ansah P, Fall B, et Mwaura P, 1981, Yao F.K et Koné H, 1986, etc.) et pourtant l’on a assisté à l’échec cinglant de l’enseignement télévisuelle dans les années 1970.

Pour d’autres, la communication de type occidental a été créée dans des circonstances historiques différentes, il s’agit plutôt de moderniser les systèmes traditionnels de communication.

Pour une troisième catégorie d’acteurs, la communication pour le développement en Afrique doit être en partie empruntée, en partie inventée et renforcée par les valeurs traditionnelles. C’est le cas de Tudesq A. J (1983, 1993) qui après avoir analysé les facteurs d’implantation, les objectifs et les politiques poursuivis, l’audience et les obstacles à l’influence de la radio rurale, conclut : « qu’aujourd’hui, la radio est le principal moyen pour les Etats de l’Afrique Noire pour mieux intégrer les paysans dans leur politique de développement… ; pour que le message radiophonique ait un effet, il faut qu’il soit relayé par une action complémentaire d’animateurs locaux ».

Il est pour notre part, indéniable que la prise en compte des réalités locale dans la mise en œuvre du projet coopératif en Afrique être porteuse de succès.

Par ailleurs, la connaissance des civilisations rurales permet de mettre en lumière les formes de communication sociale proprement africaine. Ces patrimoines ont un rôle essentiellement fonctionnel et utilitaire en assurant le respect de la tradition c’est-à-dire les leçons d’expérience, l’intégration des individus dans le groupe, la cohésion économique et sociale de la communauté et si besoin est, sa défense. Sans doute beaucoup de ces patrimoines ont été balayés au cours des dernières générations. Mais partout où elles subsistent, leur étude attentive n’est pas simple exercice spéculatif : la promotion des systèmes de communication pour le développement est à l’ordre du jour de tous les gouvernements ouest-africains.
Comme le soutient Koné Hugues : « La communication est désormais incontournable dans toute action partielle ou globale de développement. Toutefois, il convient d’approfondir la réflexion et de tenter de renouveler la relation entre ces deux phénomènes dans le but de mieux soutenir le développement par la communication, de faire de la communication un outil encore plus efficace pour le développement à l’aube du 21e siècle » (1995).

Jusqu’ici, la plupart des expériences faites dans ce domaine ont été décevantes parce qu’elles ont consisté à plaquer artificiellement un système de communication théorique sur les systèmes préexistantes en ignorant ces derniers : aussi sont-ils restés marginaux et inefficaces. Une analyse des systèmes traditionnels de communication peut seule fournir des bases solides à une politique de communication qui doit se fonder sur le sens profond de la communauté propre aux peuples négro-africains et les systèmes originaux auquel il a donné naissance (les débat sous l’arbre à palabre ou sur la place public), système qu’il suffit souvent de ranimer ou de moderniser.


4. Facteurs influençant les succès et les échecs des programmes de sensibilisation dans les pays d’Afrique noire
Après avoir présenté plus haut un tableau sur les rapports les stratégies de communication et les politiques de promotion de développement et sachant qu’en général, les pays d’Afrique noire dont les pays d’Afrique subsaharien, ont une politique plutôt favorable au développement économique, social et environnemental, quelles ont dû être les causes des succès ou des échecs des différents politiques menées ?

La communication pour le développement dans sa formes actuelle, bien qu’ayant subi une évolution, sont issues de l’ère coloniale. Chaque colonisateur a essayé d’introduire, en adaptant plus ou moins, le système de communication dominant en métropole.

Ainsi, l’on retrouvera surtout les outils de communication occidental (radio, télévision, presse écrite et aujourd’hui le multimédia). Un demi-siècle après la période des indépendances de 1960, le bilan de ces actions de communication entreprises par ces colonisateurs et prolongées avec quelques modifications par les administrations locales est plutôt mitigé.

Plusieurs facteurs expliquent les succès relatifs, mais surtout les échecs enregistrés çà et là : des facteurs objectifs et des facteurs subjectifs.


4.1. Les facteurs objectifs
Une transmission occidentale du savoir : l’écrit

Pour des peuples de traditions orales comme l’Afrique noir, l’emploi de méthode de tradition écrite est problématique car « la culture comme la langue est le lieu de mise en scène de soi et des autres, […]. La culture est actualisée c’est-à-dire théâtralisée à travers des comportements, des discours, des actions. De fait, il y a un déplacement de l’intérêt du contenu culturel à son « énonciation », à sa mise en scène » Abdallah-Pretceille (2001).

Les modes de transmission occidentaux de savoir à n’en point douté on fait leur preuve dans l’acculturation des pays d’Afrique noire. Il est donc naturel que pour modifier les comportements traditionnels, la solution paraît judicieuse, à savoir le contrôle et l’utilisation par les Africains de ces mêmes méthodes qui ont mis marginalisé leur culture. L’utilisation des méthodes de l’écrit sous toutes ses formes fait partie des nouveaux modes de transmission utilisés dans les campagnes de sensibilisation, même dans les villages. Ces modes de transmission sont :
La transmission didactique, par la rédaction de manuels, de guide et autre documents de procédures.

L’élaboration de textes fondamentaux, tels les statuts et règlement intérieur pour les associations ou groupement de personnes
La notion d’écoles, création désormais de champs école, comme mode de vulgarisation de bonnes pratiques culturales.
La création de musées, qui est essentiellement un mode de transmission et de préservation de patrimoine culturel.

Tous ces éléments, ont effectivement pour objectif de transférer les acquis et le maximiser les actes de transmission, puisque la transmission par les instances et les canaux traditionnels n’est plus assurée. Autant alors se munir de l’expertise des autres cultures et utiliser ce qui est bien dans les méthodes de transmission de savoir qui fait notre affaire. Mais il faudrait néanmoins souligner, que le plus important et qui fera l’affaire des populations africains de tradition orale ; c’est comment les technologies modernes et l’écrit pourront soutenir l’oral, sans la remplacer. Parce qu’en réalité l’écrit permet la sauvegarde, mais ne permet pas l’apprentissage ; on n’acquiert pas le savoir-faire ou le savoir être à partir d’un livre. La culture et la langue se transmettent de façon orale. Le livre protège les savoirs pour ne pas les perdre, les objectifs sont bien différents.

Aujourd’hui nos campagnes de communication pour le changement de comportement connaissent un faible impact social et ceux à cause de mode de transmission des savoirs et surtout d’apprentissage. Il s’agit plutôt de s’adapter et de profiter de la rapidité et du rayonnement facilités par l’écrit, tout en développant des stratégies internes permettant d’« utiliser ses propres ailes » pour voler. Nous préconisons implicitement une forme de résistance créatrice et transformatrice, pour brandir à terme la capacité des pays d’Afrique noir à saisir le changement. Encore une fois, « le choix des éléments (personnes, lieux, monuments, événements…), par la manière de les mettre en scène et de les théâtraliser » en dit long sur les relations qu’entretiennent les africains avec les occidentaux, de même que sur l’appartenance dont ils se réclament dans un contexte qui propose de nouvelles conditions d’invention de la transmission. (Abdallah-Pretceille, op. cit. ; Asad, 1992).

De plus, observer et faire sien des comportements d’autrui, c’est rester fidèle aux processus d’acquisition de la culture orale et au pragmatisme que valorisent les cultures autochtone d’Afrique noire (Laugrand, 2002).


4.2. Les facteurs subjectifs
Les moyens de communication et le milieu ambiant des populations
Quoiqu’on dise, un seul système guide toute la communication internationale : les médias.

Les médias dits de masse et de communication constituent un pôle déterminant des sociétés contemporaines. Ce sont de puissants moyens de diffusion d’idées et d’émotions à travers une diversité de langages et de technologies médiatiques.
Mais en analysant le rôle et les objectifs des mass-médias, la définition fondamentale de la notion de communication en tant qu’échange d’information entre deux ou plusieurs interlocuteur en vue de la mise en commun des connaissances, semble bien édulcorée. D’où les deux dimensions de communication souligné par Dominique Wolton, (1997) dans penser la communication à savoir : la communication normative et la communication fonctionnelle.

Si la communication dite normative se caractérise par un « idéal de communication, c’est-à-dire la volonté d’échanger quelque chose en commun et se comprendre » (Wolton, 1997) et ceux à travers des « règles, codes et symboles » communs. La communication fonctionnelle elle, renvoie aux « besoins de communication des économies et des sociétés ouvertes, tant pour les échanges de biens et services que pour les flux économiques, financiers ou administratifs » et ce « non dans une perspective d’intercompréhension ou d’intersubjectivité, mais plutôt dans celle d’une efficacité liée aux nécessités ou aux intérêts » (op. cit.).

Entre ces deux systèmes, doit apparaître la coopération qui n’est ni un système normatif, ni un système fonctionnel.

La coopération existe aussi bien dans les systèmes économiques mondiaux que dans les systèmes culturels internationaux. Aujourd’hui le capitalisme et socialisme ont fini par donner des plusieurs systèmes hydrides de gestion. Par ailleurs les croisements de culture ont permis la notion de transculturalité. La question fondamentale qui se pose est la comptabilité de la coopération par rapport aux deux dimensions de communication sus-énoncé.

Selon Dominique Wolton cité par Charles de Mestral : « Il est trop simple de limiter le premier sens du mot aux relations entre individus et le second au niveau social. Depuis des siècles, l’idéal de la modernité propose une société égalitaire où l’individu est doté de sa valeur et de son autonomie propres. Nous ne vivons pas la communication selon n’importe quel modèle, mais selon ce modèle de liberté et d’égalité où la communication est un besoin et un droit. Cependant, les nouveaux moyens de communication ont multiplié et élargi les contextes de la communication de façon spectaculaire, notamment en permettant la communication à distance à tel point que l’on a proposé la notion de « village global […]. Cette évolution a engendré une transformation radicale de la société qui intègre et exploite ces nouveaux médias au point qu’ils en sont devenus des nécessités socio-économiques incontournables. Le danger est alors celui de l’effacement du normatif sous le flot du fonctionnel relié « aux nécessités ou aux intérêts ». On parle de « communication » dans bien des contextes, mais souvent, on ne parle pas de la même chose. Voilà l’enjeu : défendre la liberté et l’égalité en profitant des médias plutôt que d’y être soumis » [1].

Si l’on prend l’exemple de la forme fonctionnelle de la communication, celle-ci influence les sociétés qui subissent alors une transformation de par l’interprétation de certains principes. Un exemple pour illustrer cette situation : La communication pour le changement social.

En effet, les méthodes de communication et les moyens de communication employés obligent quelquefois certaine population à fermer la porte au changement. Les raisons d’entendements culturels rendent inapplicable ce principe, dans plusieurs cas, notamment dans un système culturel à formation initiatique secrète comme le poro ou le tchologo chez les senoufo de Côte d’Ivoire, du fait que le comportement social à adopter est celui enseigner dans le bois sacré, toute autre forme de comportement est systématique rejeté.

En conclusion, le milieu ambiant influence notamment le comportement des populations d’une société, ceci pose le dilemme de l’éthique et de l’approche communicationnelle.

Enfin, le mode de transmission de savoir de prime abord, sans suivre les procédures autochtones peut provoquer un échec. En effet, avec les modes de transmission à l’occidental, il est impossible, d’adapter le changement à toutes les cibles.


5. Les modes de transmission des savoirs, un point critique du processus
Beaucoup de recherche se sont focalisées sur l’intégration des moyens traditionnels de communication dans les approches de la communication pour le développement d’où la naissance et le succès de la célèbre approche participative. Cette une approche a tout point de vue meilleure, mais un facteur essentiel manque : les éléments traditionnels sont d’usage, mais le cadre traditionnel de leur usage n’y est pas.

5.1. Une adaptation aux modes de transmission des savoirs locaux
L’Afrique noire traditionnelle est bien de civilisation orale. La tradition orale est « comme le véhicule d’une partie du savoir d’une société, entre autres de sa science du passé. Elle contient tout à la fois les sources sur lesquelles se base l’histoire et l’analyse des sources par la société, elle est l’un des domaines du système de connaissance que partage un groupe, elle recèle une partie des idées qu’une société entretient sur l’univers et qui répond aux questions qu’elle se pose quand elle s’interroge sur sa situation dans le monde, son identité et celle des autres, ses rapports avec ce qui l’entoure » (Vincent, 1982).

La tradition orale est en effet, un mode de transmission, mais également une partie intégrante du système ontologique, social, relationnel, symbolique et organisationnel propre aux sociétés d’Afrique noire. Cet ordre symbolique et ontologique est basé et construit sur une relation empirique et dynamique avec le territoire, relation que les chercheurs africains considèrent comme un système viable et qu’ils cherchent constamment à reproduire à travers les activités champêtres, rites et rituels folkloriques (Lavoie, 1999). La tradition orale, c’est à la fois une façon de faire et une façon d’être, dans une perception holiste du monde basée sur des relations de réciprocité et d’obligation que cultivent tous les êtres vivants de la nature et les forces surnaturelles qui la composent (Natalie Boucher, 2005).

La structuration des modes de transmission des savoirs autour des réalités culturelles des sociétés africaines se présente comme la première contribution déterminante pour l’émergence d’une alternative de communication pour le développement en Afrique. La communication participative fut un espoir réel d’avancée dans le processus d’innovation des approches de communication. Mais cette approche reste par ailleurs limitée. Elle a l’avantage de faire participer les cibles dans l’élaboration du plan d’action, mais sans utiliser les procédés autochtones de transmission de savoir. Selon Guy Bessette « La communication participative pour le développement est une action planifiée, fondée d’une part sur les processus participatifs et d’autre part sur les médias et la communication interpersonnelle, qui facilite le dialogue entre différents intervenants réunis autour d’un problème de développement ou d’un but commun, afin d’identifier et de mettre en œuvre une initiative concrète visant à solutionner le problème ou atteindre le but fixé, et qui soutient et accompagne cette initiative » (2004).

Cette approche telle que déclinée, fonctionne avec une démarche très communicative à savoir :

  • Entrer en contact avec la communauté et s’informer du contexte local ;
  • Faire participer la communauté ;
  • Choisir les médias de communication appropriés ;
  • Planifier le suivi du projet ;
  • Faciliter la communication entre les partenaires ;
  • Etablir une méthode d’évaluation et d’exploitation des résultats ;
  • Se retirer de la communauté.

Mais le problème avec cette approche et que nous tenons à soulever dans cet article, c’est le cadre dans lequel se déroule tout ce processus.

En effet, si l’on se réfère aux pratiques autochtones, en parlant de culture de l’oralité, il est peu probable que les gens se sentent concernés par le processus de communication si les « conditions normales de température » ne sont pas réunies. Et c’est biologiquement prouvé, pour qu’une plante germe et pousse bien, il faut un minimum de condition (de la bonne terre, de l’eau, de la lumière et une certaine température). Chacun de ces éléments influent, sur la croissance et la fructification de la plante. Par exemple une simple modification de la température peut empêcher un arbre fruit de produire des fruits. Raison pour laquelle l’on parle « de fruits tropicaux » et des fruits de pays tempérés. L’ananas de produira jamais en France de même que le pommier en Côte d’Ivoire, à moins que l’on crée leur condition normale de reproduction.

Les plantes étaient des organismes vivant de même que l’homme, il est important de souvent jeter un regard curieux dans la nature et observer ce qui s’y passe. Etant entendu que dans la genèse du monde vivant le règne végétal avait précédé le règne animal.

Si nous nous référons, à notre cas, quels sont les éléments fondamentaux d’une culture de l’oralité ?

5.2. Pour l’usage des modes de transmission autochtones des savoir : l’oralité
L’émergence de l’usage des modes de transmission traditionnels africains dans les actions de communication pour le développement en Afrique, fait partie d’une contribution au processus de construction d’une méthode alternative de communication pour le développement. En effet, les différentes méthodes de communication en cours fonctionneront comme des spécimens, qui feront l’objet d’imprégnation des facteurs de l’oralité. Le processus de changement comportemental ou social est très empreint de fortes subtilités. Il s’agit de pouvoir renvoyer la communauté au-dedans d’elle-même et de lui demander une remise en cause de ces croyances et de ses systèmes de valeur édités par les ancêtres. Or les peuples de tradition orale sont généralement mu par les émotions : à propos de la transmission des récits, « il importe d’ailleurs pas d’en avoir une idée organisée et savante. Ce qui importe est de savoir ce que le peuple en question ressent et qui il est dans le fond de lui-même » (Collin, 1983).

Ainsi, le mode de transmission oral est basé sur la reconnaissance et le respect de la multiplicité des évènements et des relations étroites avec l’environnement dont dépend la reproduction des sociétés. (Calvet, 1984) les récits et les jeux nécessitent parallèlement une grande capacité d’écoute, d’observation et d’imitation de la part de l’auditoire, aptitudes essentielles à la transmission des savoirs chez les peuples à tradition orale. L’objectif consiste à susciter une compréhension personnelle et une réappropriation des valeurs et pratiques ainsi transmises (Beique, 1986 ; Lavoie, 1999 ; Winkin, 2001). Ainsi ce mode de transmission met en relief plusieurs axes pédagogiques importants :

L’écoute, étant donné l’absence de source écrite et de représentation photographique, l’écoute devient capitale : les mesures, quantités et les distances se traduisent directement par un geste de la main ou des pieds. On pourrait presque parler

L’imitation visuelle : elle est complémentaire de l’écoute ; pour ce faire le maître ou la maîtresse établit une relation particulière avec l’apprenant, pour l’aider à ce tenir correctement, à avoir les doigtés, et n’hésite pas à inciter l’apprenant à reproduire ses gestes.

Le plaisir : au-delà de leur forme narrative, les récits sont racontés de façon à faire peur ou de façon à faire rire. Ces styles de narration sont généralement présents dans les jeux – autre procédés de la tradition orale – auxquels s’adonnent les transmetteurs avec les destinataires, ces derniers étant à la fois objets et protagonistes du jeu (Briggs, 2000)
La mémoire : du fait de la nature de ce mode d’apprentissage la mémoire est sollicitée en permanence. Pour faire travailler cette dernière
L’autonomie : le transmetteur oriente l’apprenant sans lui donner toutes les solutions et cela même avec les débutants. C’est donc dans son travail personnel que l’apprenant résout certain de ses problèmes ; le transmetteur est là pour cadrer et encourager.
La filiation : cet apprentissage devient alors une chaîne entre celui qui sait et l’apprenant. En effet les aînés plus avancés prodiguent quelques conseils en exécutant des actions aux plus jeunes sans pour autant prendre le rôle du maître.
L’implication du transmetteur : en effet il agit quasiment en permanence que ce soit pour montrer l’exemple ou le contre-exemple, et de ce fait prouve à l’élève qu’il est un praticien avant d’être un pédagogue, ce qui lui donne de la légitimité ainsi qu’une crédibilité. Dans les civilisations de tradition orale L’expérience personnelle est par conséquent considérée par les peuples autochtones comme le moyen par excellence pour assurer la transmission des savoirs (Goulet, 1998, 30 ; Johnson, 1992, 8). C’est également sur ce critère que se base le prestige et la crédibilité accordés à celui qui « sait » (Douglas, 1998, 120 ; Goulet, 1998, 28 ; Rushforth, 1992, 486). Car celui qui « sait » est celui qui « a vécu ». D’où la valeur des aînées.

Il permet, en effet à l’élève de se faire une vision globale de l’activité (ex : la pêche) en étant dans la pirogue pendant que le maître s’apprête à jeter le filet à l’eau. Car l’expérience du vécu a de forte chance de provoquer la création d’une émotion qui restera bien ancrée dans la mémoire

La répétition : c’est dans la répétition que le geste devient naturel. Cela passe évidemment par un travail consciencieux du geste en question afin de ne pas répéter un défaut.

L’analogie : cela permet de créer des liens entre un élément déjà connu et un autre venant d’être abordé, afin de simplifier la mémorisation c’est également le rôle des récits dans la tradition orale. En effet les récits aident les gens à insérer des événements peu familiers dans des histoires plus grandes, plus larges, encourageant ainsi les expériences historiques référentielles (Cruikshank, 1998, 47). « Parce qu’ils contiennent en condensé l’expérience, les connaissances, les convictions, les valeurs de la culture autochtone, ces récits constituent, outre les lieux de la mémoire collective, les outils proprement traditionnels de la réflexion sur le présent » (Vincent, op. cit., p. 141 ; Vansina, 1985, 124).

Comme nous pouvons le constater, le mode de transmission orale implique en réalité une pédagogie différente de l’enseignement basé sur l’écrit et l’on peut se demander dans quels cadres et pourquoi le mode écrit est utilisé dans presque tous les programmes de sensibilisation et de vulgarisation en Afrique noire ?
En vérité ce qui est vécu personnellement et touche à notre être profond a des chances d’être mieux assimilé que les informations extérieures. Ainsi la pratique de la transmission orale ne serait-elle pas un moyen efficace de changement social ?


Une stratégie de communication pour le changement de comportement doit aller au-delà de la simple diffusion de messages. Elle doit assurer un transfert de savoir-être et de savoir-faire prouvant que ces messages ont été vraiment efficaces. Le mode de transmission devrait être adapté, transformant ainsi la communauté de l’intérieur en appropriant le nouveau phénomène et à l’intégrer dans ses systèmes de valeurs et de croyances. Des méthodes de transmission de savoirs à la fois quantitatifs et qualitatifs devraient être utilisées. Parfois, dans une communauté, un suivi et une évaluation guidés mais informels sont essentiels pour révéler les vrai modes de transmission de savoir de la communauté et obtenir un résultat fiable sur le changement souhaité.

Les interventions de communication pour le développement devraient se fonder sur le mode de transmission des savoirs autochtones des communautés cibles et s’orienter vers les moyens privilégiés par la communauté pour la transmission de leur héritage culturel. L’objectif de cette orientation est donc la description des différents processus de transmission des savoirs traditionnels. Cette description permettra de valider l’existence d’une co-habitation entre la tradition orale et la tradition « occidentale »  ? Qui transmet quoi, à qui et comment ? Quel est le point de vue des différentes générations sur les modes de transmission contemporains ? Quel est le point de vue et les pratiques à cet effet des différents groupes sociaux ? Comment et pourquoi les institutions, par exemple le conseil de sage, tentent-elles de transmettre et valoriser le savoir traditionnel ? Quelles relations entretiennent les différentes générations entre elles et avec l’extérieur dans une perspective de transmission des savoirs ? L’approfondissement de l’étude du mode de transmission dans une civilisation de type orale contribuera à une meilleure compréhension des problèmes de changement de comportement dans son ensemble. Elle pourra par exemple contribuer à préciser la politique de communication pour le développement dans une communauté donnée et ainsi faire émerger des pistes d’intervention. 


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Publication originale de cet article :
Mbongui, Revue de l’Université Marien Ngouabi, numéro 15, décembre 2015, p. 283-302.


Pour citer article à partir de la présente publication :
Odo Flora Ingrid, « Nécessité d’émergence d’une nouvelle forme de communication pour le développement en Afrique. Une approche interdisciplinaire », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 3, Hors-série, janvier 2018.

ISBN : 978-2-912603-96-8.


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Notes :

[1Charles de Mestral, Cégep du Vieux Montréal, http://www.cvm.qc.ca/encephi/Syllabus/Mediacomm/Articles/communicationmediatique.htm. Consulté le 02 Août 2015.

 

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