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La télévision publique gabonaise et la diffusion de la culture.
Programmation et réception des contenus télévisés de Gabon Télévision

Marina Matsanga Nziengui, GRESEC, Université Grenoble-Alpes Doctorante France


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Nombre de médias africains ont été créés au sortir des indépendances C’est le cas de la Radio nationale du Gabon qui vit le jour le 28 novembre 1959. La plupart des gouvernements confièrent à leurs chaînes nationales des missions de service public que sont : « informer, éduquer et distraire ». Lors du programme inaugural du 09 mai 1963, le Président de la République Gabonaise, Léon Mba, exprimait cette idée en ces termes : « La télévision ne sera pas pour nous un simple moyen de distraction, elle sera un moyen efficace d’éducation et d’information » [1] . A ses débuts, la télévision gabonaise bénéficie d’un encadrement technique français : « Le Gouvernement français habilité par l’Office de Coopération Radiophonique à apporter son assistance au Gouvernement du Gabon pour le fonctionnement de sa télévision nationale dans le domaine des études, de la formation de personnel qualifié, de la fourniture de personnel d’assistance technique et de programmes » [2]..

Des Gabonais vont ainsi être formés dans les instituts et grandes écoles français de l’audiovisuel comme l’Institut National de l’Audiovisuel, l’École Internationale de Bordeaux et l’ORTF. Plus tard, la formation des techniciens gabonais, en radio et télévision se fera dans les institutions spécialisées d’Afrique comme l’École Supérieure des Sciences de l’Information de Yaoundé (G. B. Madébé, 2013, p. 12). Toujours est-il que les conséquences pratiques de ces « vagues » de formation en matière journalistique sont observables. Sous le régime du parti unique, on a vu progressivement augmenter le nombre de diffuseurs de contenus radiophoniques et télévisuels. Aujourd’hui, le secteur audiovisuel public gabonais est en plein essor, mais aussi en pleine restructuration, surtout pour ce qui concerne les chaînes du service public.

Il est vrai que l’univers médiatique connaît de nombreuses mutations avec la venue d’internet (ordinateurs, tablettes, Smartphones, etc.), rendant ainsi l’outil télévisuel désuet au point que certains se questionnent désormais sur son utilité. A ce titre, les chaînes de télévisions africaines restent toujours tributaires des questions fondamentales propres à l’exercice du journalisme : la liberté d’expression, l’éthique et la déontologie, l’identité éditoriale, la régulation, le rapport à la démocratie et surtout aux publics.

Notre hypothèse est qu’aujourd’hui leurs offres culturelles, celle de Gabon Télévision en particulier, ne semble satisfaire ni l’État (dont les missions du cahier de charges ne sont pas respectées), ni les téléspectateurs (dont les besoins en matière de culture télévisuelle ne sont pas comblés), bien que la culture en général, et la culture gabonaise principalement, y soient diffusées.

Le but poursuivi par cet article est d’évaluer le rapport entre télévision et public (téléspectateurs gabonais) en mettant l’accent sur la diffusion et la réception des programmes culturels. Les méthodes et techniques employées pour sa rédaction se scindent en deux volets. On a eu recours aux ouvrages significatifs dans la compréhension et la maîtrise théoriques de notre problématique. Principalement, d’une part, Sociologie des médias (R. Rieffel, 2001) et Que sont les médias (R. Rieffel, 2005) ; d’autre part, Éloge du grand public. Une théorie critique de la télévision (D. Wolton, 1990) et Penser la communication (D. Wolton, 1997) ; enfin, Sociologie de la communication et des médias (E. Maigret, 2015).

Pour vérifier cette hypothèse, une enquête de terrain a été menée à Libreville et dans le Gabon profond. Cette enquête s’est fondée sur des questionnaires dédiés, d’une part, aux citoyens-consommateurs des médias publics nationaux, et d’autre part, sur de nombreux entretiens avec les acteurs médiatiques et personnalités publiques. Pour cette contribution, ce sont les dernières données qui seront exploitées.


1. La culture : une notion générale à définitions multiples
Le sociologue québécois Guy Rocher, dans un extrait du chapitre IV : « Culture, civilisations et idéologies » de son ouvrage Introduction à la sociologie générale, fait d’abord un bref historique de l’usage de la notion de culture en anthropologie et en sociologie. Ensuite, il relève « la confrontation » qui existe entre culture et civilisation. Enfin, il énumère les différentes « fonctions de la culture ». Pour ce faire, il la définit comme étant : « un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d’agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d’une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte » (G. Rocher, 1992, 101-127).

Jean Fleury pour sa part, dresse « un appendice (sous forme) de chronologie simplifiée des théories de la culture » ( 2002, 44) qui se présente comme suit : « XVIIIe - XIXe siècles (premières approches). Opposition entre « civilisation » et « culture », 1871 (première définition scientifique par E.B. Tylor), 1895-1922 (Emile Durkheim et Marcel Mauss : la culture définie comme fait social), 1920-1950 (culturalisme : Boas et le relativisme ; A. Kardiner, R. Linton et la personnalité de base ; R. Benedict, M. Mead : rôles et modèles culturels), 1920-1950 (fonctionnalisme : B. Malinowski, A.R. Radcliffe-Brown : la culture est une adaptation aux besoins), 1950-1960 (structuralisme : C. Lévi-Strauss : la culture est définie par la règle, l’univers social est relationnel), 1950-1960 (du culturalisme à l’interactionnisme (l’analyse sociale en termes de sous-culture , H. Becker : le caractère profondément social des sous cultures « l’étiquetage », 1960-2000 (constructivisme, P. Bourdieu : culture et rapports sociaux. Les rapports de force dans la construction du social. A. Touraine : les orientations culturelles support des mouvements sociaux) » (idem).

En définitive, « la culture est d’abord un ensemble de pratiques qui procèdent de la vie sociale et qui l’organisent. On peut penser la culture comme un système de communication qui unit les membres d’une société dans leurs différentes dimensions et les relie avec ce qui les concerne » (ibidem, p. 11).

D’un point de vue local, voici comment les acteurs médiatiques la perçoivent. Pour Mathieu Koumba, « La culture c’est un tout, on la retrouve en nous, c’est ce que nous aimons faire, ce qui est attaché à nous. Celle qui rassemble un certain nombre de valeurs qui fonde par exemple les valeurs gabonaises (ethnies, villages…). C’est aussi une norme d’un point de vue scientifique (si 1+1=2, quelqu’un ne peut dire le contraire) ». Quant à Patricia Ontchangalt : « La culture en général, c’est avoir une curiosité pour la découverte, par conséquence : aimer lire, être curieux… ». Enfin, pour Bruno Bekale, elle se résume à ceci : « La culture ce n’est rien d’autre que notre identité, c’est à partir d’elle qu’on nous identifie, c’est en lien avec les différentes ethnies de la république gabonaise. Par exemple les Fangs se reconnaissent par rapport à la coutume fang, les Nzebi et les Punu également » [3] .


2. Les programmes culturels à Gabon Télévision
Dans son article « Les programmes culturels sur les chaînes généralistes gratuites de la Télévision Numérique Terrestre », Laurent Fonnet écrit : « Le programme culturel au sens strict traite des arts : musique, littérature, peinture, sculpture, musées, cinéma, sous la forme de retransmission d’un événement ou de magazine. […] Dans une définition élargie, ils considèrent que la « culture » intègre aussi tous les spectacles vivants (concerts, théâtre y compris de boulevard, humoristes), les films et fiction de patrimoine […] Puis ils étendent ce genre à tous les programmes éducatifs et d’ouverture aux autres cultures sous forme de documentaires ou de magazines » [4] .


2.1. Des émissions culturelles
Cette définition des programmes ou émissions culturelles n’établit pas spécifiquement de ligne de démarcation entre la culture sociétale et la culture télévisuelle entendue comme la transposition de la culture vécue au quotidien par le citoyen dans un programme télévisuel. Autrement dit, la culture télévisuelle devrait pouvoir reproduire, créer voire régénérer les éléments appartenant à la culture d’un peuple sous une ou plusieurs configurations. Marcel Sauthon [5] le souligne d’ailleurs ainsi qu’il suit : « La culture télévisuelle, c’est par exemple adapter notre culture au format télévisuel… ». Ici intervient la problématique de la ligne éditoriale. En effet, il revient aux chaînes de télévision de définir ce qu’elles entendent ressortir en matière de culture dans les programmes qu’elles diffusent. En France, les chaînes de la TNT ont adopté cette posture, notamment NT1qui « S’est ouverte aux documentaires animaliers qu’elle considère comme proche de la thématique « culture » par la recherche d’ouvrir l’esprit des plus jeunes à des problématiques de société : une star sauve des animaux (2008/2009) permet de sensibiliser le public, à travers une célébrité, aux problèmes de la planète et des espèces en voie de disparition » (L. Fonnet, op. cit., p. 60). Quant à la chaîne de télévision pour enfants Gulli, « la culture signifie la Découverte : éducation, curiosité, ouverture […] L’objectif est la compréhension de l’autre, l’ouverture et la sensibilisation au développement durable » (idem).

Dans cette optique, on conçoit donc que la culture diffusée par les chaînes soit au préalable un concept, une représentation schématique d’un contenu modélisé, organisé et produit en fonction des technologies dont on dispose, pour exprimer des contenus de programmes explicites. En d’autres termes, dans le cas de la France, les chaînes de télévision présentent d’abord au Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) leurs différents cahiers de charges, dans lesquels sont précisés leurs objectifs éditoriaux. Aussi, dans ces objectifs, la notion de culture (à diffuser) à l’antenne est-elle formulée de façon claire et fait l’objet de diffusions nationales et internationales en adoptant un point de vue promouvant l’âme, la langue et la culture françaises. C’est pourquoi, en rapport avec les définitions des professionnels gabonais des médias, nous attendons, (à défaut de plus de clarté dans l’approche communicationnelle de la culture) que celle-ci soit à Gabon Télévision comme un contenu conceptuel inspiré par une culture nationale dont la télévision s’approprierait, transformerait et diffuserait à travers les technologies qu’elle dispose, donnant ainsi au téléspectateur un sentiment de continuité entre la réalité socioculturelle du quotidien et la culture diffusée par le média.


2.2. Programmation et diffusion de la culture
Quelle place la chaîne accorde-t-elle donc à la culture dans sa programmation ? En guise de réponse, l’hypothèse suivante est formulée : les programmes culturels que diffuse la chaîne ne sont pas clairement établis en matière de conception et de programmation, raison pour laquelle l’indice de perception de la culture n’est pas satisfaisant.

La vérification de cette hypothèse se fera sur la base des données documentaires recueillies lors de notre enquête de terrain. Ces données sont essentiellement composées de grilles de programmes et de textes officiels régissant le fonctionnement de Gabon Télévision. Ces documents associés à la visualisation de la chaîne en direct nous ont permis de récolter de nombreuses données que l’analyse de contenu nous permettra de cerner. Pour ce faire, nous avons observé la méthodologie préconisée en analyse de contenu par Laurence Bardin : pré analyse, exploitation du matériel, traitement des résultats, inférence et interprétation (2016, p. 125).


2.2.1. Analyse des grilles de programmes : le corpus
Nous avons réalisé une étude comparative d’un corpus composé des grilles de programmes correspondant, en termes d’évolution ou de durée, à des périodes significatives de l’histoire de Gabon Télévision. Il s’agit d’abord d’une grille de programmes de l’année 1972, que nous avons choisie en absence de celle de 1973, année du dixième anniversaire de la chaîne. Ensuite nous avons une autre grille pour l’année 2013. Cette année est symbolique. Elle marque le cinquantenaire de la télévision nationale gabonaise. Les dernières grilles de programmes dont nous disposons sont celles de 2015 ; cette année étant l’année de début de nos enquêtes de terrain, y compris de recherche des grilles de programmes. Et 2016 ; l’année au cours de laquelle nous avons visualisé la chaîne en direct. Si l’objectif premier de cette visualisation était d’analyser les contenus de ses programmes, derrière ce premier objectif, il y avait un second : vérifier si Gabon Télévision diffusait des émissions dont les contenus renvoyaient aux grilles mises à la disposition des usagers via les journaux comme L’Union. Notre analyse a donné les résultats suivants.

Catégorisation des émissions par années retenues :

Sur 32 émissions diffusées en 1972, 10 relèvent de l’information (674 minutes), soit 44%. Deux émissions ont été classées dans le divertissement (60minutes), soit 4%. Ensuite il y’a 19 programmes à caractère culturels (649minutes), soit 42% ; donc moins de la moitié du temps total d’antenne. Par ailleurs existe 1 programme dont nous n’avons pas de substance (161minutes), soit 10%.

Le graphique ci-dessous représente l’indice de diffusion des programmes culturels en 1972 :

En 2013, les émissions se répartissent comme suit : 17 émissions d’information (1610 minutes), soit 41% ; 16 émissions culturelles (2003 minutes), soit 51% ; et 4 émissions de divertissement (285minutes), soit 7%. Un constat se dégage de ces statistiques : on note que les programmes culturels sont les plus diffusés.
Le graphique ci-dessous permet de représenter l’indice de diffusion des programmes culturels en 2013 :

Pour l’année 2015, nous dénombrons 39 programmes dont 14 émissions d’information (1325 minutes), soit 25% ; 5 émissions de divertissement (440 minutes), soit 8% ; et 16 émissions culturelles (3345 minutes), soit 63%. Notons par ailleurs une prédominance de la diffusion de la culture sur les deux autres paliers du triptyque du service public appliqué par Gabon Télévision.

Le graphique ci-dessous représente l’indice de diffusion des programmes culturels en 2015 :

Quant au visionnage de la programmation de Gabon Télévision en 2016, il a donné les résultats suivants : 30 programmes au total ont été comptabilisés. Parmi lesquels : 15 émissions d’information (2216 minutes), soit 66% ; 2 émissions de divertissement (65 minutes), soit 2% ; et 13 émissions culturelles (1062 minutes), soit 32%.

Dans le tableau ci-dessus, nous relevons qu’une grande part de programmes est dédiée à la diffusion d’émissions d’information, au détriment des émissions culturelles. Ceci est en contradiction avec les informations publiées dans la grille « officielle » de Gabon Télévision fournie par sa direction des programmes aux journaux locaux à destination des usagers. Ici, un déséquilibre significatif se fait observer entre les paliers du triptyque « informer, éduquer et divertir ».

La figure ci-dessous donne l’indice de diffusion des programmes culturels d’après notre visionnage des émissions de Gabon Télévision :

2.2.2. Comparaison des volumes horaires des grilles retenues
Les volumes horaires des grilles de programmes télévisés et leurs pourcentages de 1972, 2013, 2015 et en 2016 sont rassemblés dans le tableau ci-dessous. Nous comptons les comparer pour dégager les tendances générales relatives à la problématique de la diffusion de la culture sur Gabon Télévision au cours de la période 1972-2016.

Le tableau ci-dessus présente des pourcentages très élevés en volumes horaires pour ce qui concerne la diffusion de la culture ; ce, pour les grilles de 2013 et 2015. En revanche, l’indice de diffusion de l’information domine largement dans la grille de 1972 et celle du visionnage de 2016.


3. Analyse interprétative
D’entrée de jeu, nous relevons un déséquilibre flagrant dans le respect des contraintes imposées par le cahier de charges à Gabon Télévision en tant que chaîne de service public. En effet, il y a un écart considérable dans la diffusion des programmes portant sur les trois missions de service public assignées à la chaîne. De plus, nous pouvons dire que la chaîne n’accorde pas toujours une place importante et fixe à la culture dans sa programmation.

Eu égard aux grilles de programmes étudiées, Gabon Télévision n’a diffusé un grand nombre d’émissions à vocations culturelles qu’en 2013 (51%) et en 2015 (63%), contre 42% en 1972 et 32% en 2016. Pour ce qui est des programmes d’information, ils excèdent à hauteur de 44% en 1972 et 66% en 2016. En revanche, les taux d’émissions de divertissement ne dépassent jamais les 10% depuis 1972.

Des similitudes s’observent dans les quatre tableaux proposés ci-dessus, notamment en ce qui concerne les contenus d’émissions culturelles. Signalons d’abord que toutes ces émissions sont diffusées dans la langue officielle qu’est le français et qu’il n’y a aucun programme culturel en langues locales . Ensuite, il y a une absence totale d’émissions littéraires, de cinéma et des arts et traditions portant sur le Gabon.

Enfin, nous pouvons noter une forte présence d’émissions de musique. Certes, la musique est un infime aspect de la culture (qu’on pourrait même, dans un contexte plus strict, classé dans les genres du divertissement), comme l’incite à le croire Michel Mourlet qui affirme : «  […] nous distinguons deux grandes familles : les émissions spécifiques (informatives et distractives, dans lesquelles il classe les documentaires dont la matière n’est pas l’actualité, les feuilletons et les séries, etc.) et la transmission des spectacles préexistants (films de cinéma, représentations théâtrales, variétés, etc.) » (2001, p. 35).

En d’autres termes, la culture en général (et la culture gabonaise en particulier) à Gabon Télévision semble désormais se résumer à la musique. La chaîne de service public étant peu fournie en art-culture, on n’y trouve pas aujourd’hui de marqueurs traditionnels relevant du « legs ancestral » gabonais évoqué par Rossatanga Rignault dans sa publication « à propos de patrimoine(s) et de dynamique(s) » (2013, p. 7), ni de littérature gabonaise (ou étrangère d’ailleurs), encore moins du théâtre (comme c’était le cas des émissions telles que « Côté cour côté jardin  », « Nzimba théâtre », etc.). Or, au sujet de la télévision, Mourlet nous enseigne que : «  […] sa capacité de reconstruire le monde à partir d’éléments bruts, [cette] capacité créatrice lui ouvr[ant] le champ de l’art […]. Extension de notre conscience en tous sens, la télévision doit satisfaire les besoins de l’esprit : connaissance brute, connaissance réflexive, plaisir, distraction, évasion » (op. cit.). Ce propos corrobore avec les différentes missions assignées aux chaînes de service public et précisément à Gabon Télévision. Dans son cahier de charges, entre autres mentions, il est dit ceci : la chaîne doit
« -* répondre aux besoins et aspirations de la population en matière de culture, d’éducation et de divertissement,

  • œuvrer à la sauvegarde des valeurs morales, culturelles et patriotiques de la société gabonaise ».

Des questions secondaires mais tout aussi pertinentes nous viennent à l’esprit, à savoir : Comment Gabon télévision peut-elle prétendre répondre aux besoins des populations, si elle n’en a pas ample connaissance ? Si la chaîne n’obéit pas aux règles édictées par son cahier de charges, notamment le respect de son « contrat médiatique » (ou de ses « promesses » audiovisuelles pour emprunter l’expression de Jost) [6] vis-à-vis des téléspectateurs, sur quoi fonde-t-elle alors sa politique de programmation et fait reposer son identité d’outil médiatique du service public ?

A l’évidence, Gabon Télévision laisse apparaître de nombreux manquements. En effet, en définissant la notion de culture télévisuelle, de nombreux interviewés ont omis de dire qu’elle renvoyait aussi au lien entre pratiques professionnelles et savoir-faire journalistiques si l’on se réfère à Gabriela Borges. Pour cette auteure : « le débat sur une culture de qualité ne peut pas ne pas tenir compte de la composition du système télévisuel, de la législation en vigueur, du discours de communication de la chaîne, de l’offre de programmation et des programmes, des conditions de production et des professionnels […] » (Jost, 2011, 71). Ces manquements ont fait que la chaîne perde sa valeur sociale et ne se résume plus qu’à être une sorte de « roue de secours » obligeant le téléspectateur à n’user d’elle que pour regarder des programmes bien identifiés, principalement, le journal. [7] . Cette situation favorise un zapping en sa défaveur. Pour le reste, elle ne répond d’aucune logique générale de programmation d’une chaîne de télévision. En d’autres termes, elle n’a pas conscience ou ignore bonnement la problématique des périodes de la journée que sont l’Access prime time, (avant-soirée, entre 18 et 20h) le Day time (tranche horaire 3h-19h), le Night time (à partir de 22h30) et le Prime time(première partie de soirée, entre 20 et 22h30) (Fonnet, 2003, p.223). En tout cas, ceci est manifeste dans la lecture de sa programmation.

Ces manquements laissent aussi paraître le fait que Gabon Télévision n’ait pas de publics cibles pour les genres d’émissions qu’elle diffuse. En effet, il semble que pour elle, le public est encore une masse homogène (peut-être même naïve et passive, si on s’en tient à Wolton qui dénonce la passivité du téléspectateur). Or dans toute « masse », nous retrouvons plusieurs couches de la population avec différentes variables (âge, sexe, élite, populaire, travailleurs, élèves, artisans etc.). Cet aspect des choses implique le fait que les programmes soient diffusés stratégiquement. A Gabon Télévision, les séries « Bambino » et « Teenager », qui sont des programmes pour enfants et adolescents, sont diffusés aux heures où ces derniers sont censés être en classe.

De plus, nous avons constaté que la chaîne diffuse de nombreux programmes produits localement. Mais ceux-ci sont axés en grande partie sur les informations et les émissions musicales et de débats (politiques), les émissions culturelles étant en majorité des productions extérieures.


4. La programmation de Gabon Télévision et ses effets indésirables
Nous proposons ici une analyse sur la programmation. Il s’agit de cerner les émissions, le temps de leur diffusion en fonction du temps télévisuel. Pour cela, l’accent est mis sur la culture professionnelle télévisuelle, principalement en référence aux définitions obtenues lors de nos entretiens et aux points focaux du cahier des charges de Gabon Télévision.

Nous retenons que les programmes culturels sont essentiellement axés sur la musique dite « tradimoderne » et des séries étrangères. Ce qui permet de conforter notre hypothèse et à affirmer que la culture gabonaise y est sous représentée parce que très pauvre en contenu. Nous avons également relevé plusieurs insuffisances : l’amateurisme dans la programmation. Dès lors, comment comprendre le positionnement de cet outil de communication vis-à-vis de l’État (garant de ses statuts) et du public par rapport à la question du lien social. La question suivante éclaire cette préoccupation : « Qu’est-ce fondamentalement que la télévision ? Des images et du lien social. Le divertissement et le spectacle renvoient à l’image, c’est-à-dire à la dimension technique. Le lien social renvoie à la communication, c’est-à-dire à la dimension sociale. Telle est l’unité théorique de la télévision : associer deux dimensions, techniques et sociales […] » (D. Wolton, 1990, p. 12-13). On conçoit donc que toute programmation ne peut se penser sans la problématique du lien social, du moins si celle-ci doit resserrer les liens entre publics et chaîne publique nationale.

Par ailleurs, l’étude de la régularité de diffusion des émissions culturelles fait ressortir de nombreuses incohérences. En effet, il y a des émissions qui figurent dans les grilles, dont les cases horaires sont bien indiquées, mais qui ne sont pas du tout présentes à l’antenne. De plus, Gabon Télévision fournit des grilles de programmes dont les contenus diffèrent des grilles retrouvées dans le quotidien national L’Union. En clair, les téléspectateurs ne savent jamais à quoi s’attendre, car en dehors du journal télévisé, des flashs infos et des programmes musicaux, le reste des programmes est irrégulier.

En ce qui concerne les horaires, nous remarquons que les émissions culturelles en 1972 sont diffusées en prime time, c’est le cas du « Club des arts  » (les mercredis à 19h30), « Le triangle  » (les lundis à 20h30) et de « L’anglais par la tv  » (les jeudis à 20h30).

C’est également le cas en 2013, notamment avec les émissions comme «  Le clip de la semaine » (du lundi à vendredi à 19h30), « Agora » (les jeudis à 21h20) et « La fiction » (les vendredis et samedis à 21h20). En revanche, à partir de 2015, cette règle n’est plus respectée. En effet, nous retrouvons l’émission « Le clip de la semaine » diffusée à 12h40, « Cogito » à 16h45 et « Espace jeune » à 15h45.


5. « Gabon télévision diffuse-t-elle de la culture ? »
Dans notre enquête de terrain, nous avons cherché à savoir auprès de quelques enquêtés (acteurs médiatiques, hommes politiques et personnalités publiques, etc.) si la première chaîne de service public gabonais diffusait la culture. Cette démarche a donné les statistiques suivantes. Sur treize acteurs médiatiques interviewés, neuf ont estimé que Gabon Télévision diffusait de la culture. Parmi ce groupe six personnes pensent que la chaîne ne la diffuse pas suffisamment. En revanche quatre interviewés ont répondu négativement à la question.

Sur onze personnalités publiques interrogées, six ont estimé que la première chaîne publique du Gabon diffuse de la culture, bien que de façon non significative. Ces personnes ont néanmoins révélé que, par le passé, les programmes culturels étaient plus élaborés qu’aujourd’hui. Cinq interviewés n’ont pas eu cet avis. Ils pensent au contraire que les programmes ne sont culturels que de « noms » et ne sont pas représentatifs des cultures gabonaises. Voici reportées les données statistiques de ce panel d’enquêtés dans le graphique ci-dessous :

De toute évidence, le corpus de personnalités enquêtées demeure partagé sur la problématique de la représentation culturelle à la première chaîne de service public au Gabon. Cette fracture est si forte parce qu’elle manifeste une ligne de partage entre ceux qui y observent la diffusion de la culture (32% d’entre eux) et ceux ne l’y observent pas (62%). La question est donc de savoir qu’est-ce que réellement la culture pour les uns et les autres ? On peut aussi s’interroger sur le fait que l’environnement et le climat politique pendant notre enquête de terrain (juillet/août 2016), d’une part, et d’autre part, les positionnements idéologiques et/ou professionnels n’ont pas affecté les réponses qui nous ont été données au point que les jugements des interviewés en ont été impactés. Peu importe la nature subjective de réactions enregistrées. La vérité de l’enquête paraît on ne peut plus très claire : Gabon Télévision est un média de service public clivant.

La problématique de la diffusion de la culture à Gabon Télévision demeure un objet de passion qui affecte aussi bien le corps des journalistes gabonais, le public, les hommes politiques que d’autres personnalités, etc. Ce n’est pas un hasard que le thème de la modernisation de cet outil est récurrent chaque fois qu’il y a changement de ministre à la tête du ministère de la communication (chaque ministre apportant des réaménagements en lien avec sa vision au cahier de charges). De fait, ce besoin est devenu quasi-obsessionnel depuis la conférence nationale de 1990.

Sans doute faut-il prendre conscience que l’absence réelle ou supposée de programmes culturels doit attirer l’attention des uns et des autres sur la perte d’influence de ce média, d’une part, dans la construction la lien social à travers les contenus culturels et d’autre part, dans la légitimation populaire du sentiment d’appartenance au Gabon.


Références bibliographiques

Ouvrages et articles
Bardin Laurence, 1997, L’analyse de contenu, Presse Universitaires de France, Paris, 2016.

Fleury Jean, La culture, Paris, Bréal, collection « Thèmes et Débats sociologie », 2002.

Fonnet Laurent, 2003, La programmation d’une chaîne de télévision, Paris, Dixit Editions.

Jost François (dir.), Quelle culture pour la télévision  ?, Paris, CNRS Editions, 2011.

Madébé Georice Berthin, Les enjeux de la communication. NTIC, médias, démocratie et relations publiques au Gabon, Libreville, PUG, 2013.

Maigret Eric, Sociologie de la communication et des médias, Paris, Armand Colin, 2015.

Mourlet Michel, La télévision ou le mythe d’Argus, dissection d’un média et théorie du 8e art, Paris, France Univers, 2001.

Rieffel Rémy, Que sont les médias, Paris, Gallimard, 2005.

Rocher Guy, Introduction à la sociologie générale, Montréal (3e édition), 1992.

Rossatanga Rignault Guy, « A propos de patrimoine(s) et de dynamique(s) », Patrimoine(s) et dynamique(s), n° 1, « Aux sources de la tradition », Libreville, Editions Raponda Walker, 2013.

Wolton Dominique, Eloge du grand public. Une théorie critique de la télévision, Paris, Flammarion, 1990.


Journal officiel
Journal officiel du 30 juillet 1960, Décret n°60-757 du 29 juillet 1960 portant approbation des accords particuliers signés le 15 juillet 1960 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République gabonaise, Annexe n°5, Article 1er.

Webographie
Fonnet Laurent, https://fr.linkedin.com/in/laurentfonnet.
http://gabonautrefois.blogspot.fr/2010/09/lhistoire-de-la-rtg.html?m=1.


Pour citer cet article :
Marina Matsanga Nziengui, « La télévision publique gabonaise et la diffusion de la culture. Programmation et réception des contenus télévisés de Gabon Télévision », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 1, janvier 2018.

ISBN : 978-2-912603-96-8.


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Notes :

[2Journal officiel du 30 juillet 1960, Décret n° 60-757 du 29 juillet 1960 portant approbation des accords particuliers signés le 15 juillet 1960 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République gabonaise, Annexe n° 5, Article 1er

[3Entretien réalisés au Gabon en juillet-août 2016. Pour ce cas de figure, M. Koumba est le directeur général de Gabon Télévision, P. Ontchanga en est la directrice des programmes et B. Bekale lui est directeur technique adjoint.

[4Laurent Fonnet fut Directeur de la programmation et de la diffusion de TF1 de 1997 à 2004.https://fr.linkedin.com/in/laurentfonnet, p. 54.

[5M. Sauthon est chef de service de programmes et productions à Gabon Télévision.

[6François Jost, Introduction à l’analyse de la télévision, 3e édition, Paris, Ellipses Editions Marketing, 2007, p. 19.

[7Cette information nous vient du traitement des données issues de l’enquête de terrain réalisée dans l’Estuaire et à l’intérieur du pays dans trois provinces : le Moyen-Ogooué, la Ngounié et la Nyanga. Ces informations seront bientôt disponibles dans : Production et diffusion de la culture dans les chaînes publiques africaines. L’expérience gabonaise, Université de Grenoble, 2018.

 

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