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Revue électronique de publications scientifiques sur l'Afrique

 


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La recherche scientifique en art dramatique et le développement en côte d’ivoire.
Bilan, difficultés et recommandations

Fanny Losséni, Université Péléforo Gon Coulibaly, Côte d'Ivoire


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De la colonisation aux années 1980, la recherche scientifique ivoirienne s’est orientée prioritairement vers l’agronomie et l’océanographie. Elle a ainsi été en déphasage avec les réalités socioculturelles des ivoiriens. Félix Houphouët Boigny (1963) confirme cette priorité par le slogan, « le développement de la Côte d’Ivoire repose sur l’agriculture » [1]. Avec pareils propos, Houphouët ne tenait pas compte de la diversité culturelle à la source de multiples crises sociales, ethniques, foncières et économiques. Ce constat liminaire mène à cette réflexion quant au rôle social, artistique et culturel de la recherche, et précisément de la recherche en art dramatique [2] comme levier, entre autres, de la stabilité socio-économique en Côte d’Ivoire. A ce titre, cette recherche devrait ce muet en outil de développement.

Depuis l’époque coloniale, il ne figura point parmi les premiers centres de recherche créés en Côte d’Ivoire. Cette négligence a lourdement pesé sur la stabilité sociale et économique du pays. Lancés autour des années 1980, les structures de recherches artistiques et culturelles se sont diversement développement et présentent aujourd’hui des résultats significatifs malgré les difficultés rencontrées. Il ne s’agit pas ici d’un développement en termes de richesses matériels et/ou de rejet des coutumes africaines mais d’« une quête de l’amélioration permanente des rapports entre l’homme et son milieu » (J. P. Gingané, 1988, 134). Le développement dont il est question dans cette étude doit donc prendre en compte la socialisation de l’ivoirien par la maîtrise de ses traditions.

Aussi, nous posons-nous la question suivante : comment l’art dramatique peut-il contribuer au développement de la Côte d’Ivoire ?
Notre objectif est de montrer le rôle indispensable de la recherche en art dramatique dans le maintien de la paix sociale, culturelle et économique en Côte d’ivoire. Pour ce faire, nous partirons du point de vue défendu par Koné A. (1985, 56) pour qui toutes les parties du monde et tous les peuples, les religions ont choisi le théâtre pour convaincre les hommes, les convertir, les endoctriner, à cause de son pouvoir immense sur l’imaginaire humain.

Notre réflexion s’appuie aussi sur les travaux de J. P. Guingané (2004, 132). Ce dernier pense que les gouvernements africains qui croyaient trouver la sécurité et les solutions miracles aux problèmes économiques en imposant des systèmes étrangers de développement inspirés du capitalisme ou du marxisme ont été pris de panique. Si cette approche du développement présente des écueils, nous croyons qu’il peut être repensé, en matière de développement social et humain, à partir des recherches en art dramatique.

Pour une meilleure approche du sujet, nous étudierons d’abord les fonctions, la mission, les objectifs et l’évolution dans le temps de la recherche scientifique en Côte d’Ivoire. Ensuite, nous montrerons à travers certaines actions, l’apport de la recherche en art dramatique dans le développement socio-économique ivoirien et les difficultés qu’elle rencontre. Enfin nous proposerons des mesures pour rendre plus efficace la recherche artistique et culturelle dans la quête du développement.


1. La recherche scientifique en Côte d’Ivoire


1.1. Définition, mission et objectifs
La recherche scientifique peut se définir comme le processus par lequel, des intellectuels accumulent et vulgarisent leurs savoirs et leur savoir-faire dans divers champs d’expertise. Elle se présente alors comme un ensemble d’activités intellectuelles expérimentales, mené par des érudits et soutenu par des personnes morales ou physiques pour le compte d’un service privé ou public, en vue d’amplifier le développement social, économique et culturel, voire les pratiques de recherche elles-mêmes. Ainsi vise-t-elle à maintenir les mécanismes et l’épanouissement des transformations socio-économiques en Côte d’Ivoire notamment en s’appuyant sur les connaissances acquises et sur l’innovation technique et technologique. Elle prévient sur les problèmes pouvant faire obstacle au développement et fait des propositions pour les enrayer. Elle accumule les acquis et les met au profit du développement. Dans cette perspective, les produits de la recherche préviennent sur les problèmes pouvant nuire au développement, concrètement, en permettant de les anticiper. Grâce à ces acquis cumulés, elle offre un ensemble d’outils cognitifs pour atteindre cet objectif. Il est donc significatif de rappeler que cette démarche se fonde sur l’amélioration des conditions de vie de la population. C’est pourquoi les activités de recherche s’intéressent à tous les domaines capables de permettre la maîtrise de l’Homme et son milieu. Grâce à un personnel formé et qualifié, ces activités favorisent aussi le progrès social, culturel et économique. Puisque le développement d’un pays dépend aussi du bien être de ses habitants, la recherche autour du développement que nous postulons ici se propose de mettre un accent particulier sur le travail, la paix, la cohésion sociale, l’éthique personnel, le brassage culturel, la maîtrise et la valorisation des traditions africaines.


1.2. L’évolution historique des structures de la recherche scientifique ivoirienne. L’époque coloniale
L’époque coloniale est marquée par la domination des structures françaises de recherches scientifiques. Elles avaient pour objectifs de satisfaire le développement de l’Europe. Ainsi naquît en 1893, le premier jardin d’essais Robert Michaux de Dabou. La toute première station de recherche pour l’amélioration de la culture du palmier fut inaugurée en 1921. Ensuite viendront : l’Institut de Recherches sur les Huiles Oléagineux (IRHO), l’Institut de Recherche sur le Caoutchouc en Afrique (IRCA), l’Institut de Recherche sur les Fruits et Agrumes (IFAC) en 1942 ; et l’Office de la Recherche Scientifique des Territoires d’Outre-mer (ORSTOM) et l’Institut de Recherche sur le Coton et les Textiles (IRCT) en 1949. En 1958, fut créé l’Institut Français du Café et du Cacao (IFCC) à Bingerville et le Centre de Recherche Océanographique (CRO) à Abidjan. Subséquemment, la proclamation de l’indépendance en 1960, entraina la nationalisation de ces structures.


1.3. La période 1960 à 1980
Cette période a connu des évènements qui se répartissent en deux périodes : de 1960 à 1970 et d’autre part, de 1971 à 1980. Malgré l’indépendance de la Côte d’Ivoire, la recherche scientifique restera toujours sous le contrôle des colonisateurs qui continue de promouvoir la création des structures comme l’Institut de Recherche d’Agronomie Tropicale et des Cultures Vivrières (IRAT) de Bouaké, en 1960 ; du Centre Technique Forestier Tropical (CTFT) à Abidjan, en 1962 et de l’Institut de Recherche sur la Canne et les Plantes Sucrières (IRCPS) à Bouaké, en 1965.

Au cours de la période 1971-1980, l’État ivoirien entame la véritable nationalisation de ses structures. Dès lors, il crée le tout premier ministère chargé de la recherche scientifique afin d’en maîtriser le secteur. Ce dernier met en œuvre une politique endogène de recherche scientifique dans tous les domaines scientifiques. La création d’instances de concertation et de planification suit en 1976. Ces instances vont permettre la transformation de l’Université d’Abidjan en Université Nationale en 1977, puis l’adoption d’un statut particulier des personnels cadres de la recherche scientifique en 1978 ; et enfin, la mise sous tutelle unique de tous les instituts et centres de recherche dont le pays était doté.

A l’analyse, on voit clairement que la politique endogène de la recherche scientifique adoptée par la Côte d’Ivoire en 1971 a négligé le volet artistique et culturel. Aucune structure de recherche dans cette matière n’a été créée avant 1980. Cette époque a été plutôt marquée par la naissance de quelques centres et instituts de recherche dans le domaine des sciences sociales, de la santé et de la littérature négro-africaine.


1.4. La période de 1980 à aujourd’hui
Cette époque est l’air de la création des structures de recherche en art et culture. Dans le but d’affirmer le nationalisme culturel et de rechercher la cohésion sociale déjà troublée par les conflits fonciers et ethniques, l’État ivoirien introduit de nouvelles problématiques de recherches scientifiques, notamment, celles orientées vers l’art et la culture perçues comme fondements du développement.

L’attachement démesuré de l’Ivoirien à ses traditions ancestrales constitue un véritable problème de société. La Côte d’Ivoire compte plus de soixante ethnies et chacune d’elles possède une culture qu’elle croit supérieure aux autres. Cette tendance incite à revendiquer l’authenticité de la nationalité ivoirienne, et en conséquence, à traiter les autres Ivoiriens d’étrangers [3]. Cette attitude a engendré des crises sociales qui menacent la cohésion sociale et le développement du pays. On en veut pour preuve le conflit foncier et culturel opposant les Baoulé et les Bété, dans sa partie ouest [4] ; la grogne sociale et culturelle entre Sénoufos et Malinkés, au nord [5] ; la méfiance entre les nordistes et les sudistes de Côte d’Ivoire [6].

Les rapports interethniques hantent fortement les esprits qu’on en vient à se demander s’il existe de fait des ethnies supérieures à d’autres ou s’il y a des Ivoiriens plus « vrais » que les autres sont autant plus « faux ». Le bellicisme ivoirien n’est-il pas fondé sur une méconnaissance de l’art et de la culture ivoirienne ? Si oui, ne serait-il pas opportun d’en maîtriser le vecteur, c’est-à-dire l’homme, dans sa diversité nationale et culturelle, afin d’en changer les mentalités et ainsi maintenir un climat de paix garantissant le développement tant recherché par la gouvernance ?

C’est pour répondre de ces questions que l’État ivoirien a entrepris la création des structures de recherches universitaires en art et culture dès 1980. On compte désormais : le Groupe de Recherche en Tradition Orale (GRTO), créé 1980 ; plus tard, il s’est mué en Centre National de Recherche en Tradition Orale (CNRO) ; l’Institut National Supérieur des Arts et de l’Action Culturelle (INSAAC) ; il résulte de la fusion de l’Institut National des Arts (INA) et du Centre d’Animation et de Formation Culturelle (CAFAC) ; l’Unité de Formation et de Recherche en Communication, Information et Arts (UFRICA). D’autres structures de recherche extra universitaire en art et culture ont également vu le jour. Cet article se limitera à l’étude des trois grandes structures étatiques que sont : le CNRO, l’INSAAC et l’UFRICA.


2. Le CNRO, l’UFRICA et l’INSAAC dans le développement ivoirien. Actions et difficultés
Les trois entités de recherche que sont le CNRO, l’UFRICA et l’INSAAC, ont posé plusieurs actions de développement essentiellement fondées sur la recherche en art dramatique.


2.1. Les actions de développement culturel
Dans cette sous-section, nous nous intéressons à mettre en évidence la recherche menée par ces trois principales structures.


2.1.1. Le CNRO et les actions de développement
Le CNRO a été conçu par Bernard Zadi Zaourou pour la recherche et la conservation de la pensée et des traditions ancestrales. Depuis sa création, il invite les ivoiriens à rester dignes de leurs ancêtres en mettant à leur disposition les savoirs et savoir-faire traditionnels recueillis auprès des vieillards. Ces acquis sont fixés par écrit pour éviter leur perte. Amadou Hampaté Bah ne disait-il pas à ce sujet : « un vieillard qui meurt en Afrique, c’est une bibliothèque qui brûle » [7]. L’homme de culture exposait ainsi la perte d’acquis, de savoirs et de savoir-faire due à la disparition d’un Ancien en Afrique. Il atteste aussi le fait que « le développement d’un pays, c’est un tout. II y a des urgences peut-être, mais il n’y a pas d’exclusivité » (K. Kouassi, 1981, 2). Par conséquent, les valeurs culturelles et les savoirs dus aux Anciens sont des acquis indispensables au développement.

Pour participer efficacement au développement de son pays, Zadi Zaourou crée, en 1980, le théâtre du didiga. Celui-ci « devient un concept moderne tirant ses origines des traditions orales ivoiriennes, la tradition bété » (A. Bahi, 2013, 23). A sa création, le mot d’ordre du didiga était : « l’immersion dans le peuple » (op. cit., p.20). Les résultats de Zadi ont participé n’ont seulement à la compréhension de certaines traditions mais aussi à favoriser l’ouverture de la Côte d’Ivoire au monde extérieur.

En effet, art de l’imitation, le théâtre du didiga arrive à représenter les faits socioculturels et à toucher la plus grande masse populaire du pays. Il parvient ainsi à prévenir les conflits de toutes natures. La dramaturgie de Zadi devient alors un facteur de rapprochement. Elle favorise l’intégration des individus, leur adhésion et leur attachement à la survie de la nation. Après une représentation scénique, les spectateurs du didiga partagent toujours des règles de vie qui éveillent la conscience collective. Le didiga théâtre constitue une réalité qui s’élève au dessus des consciences individuelles. Il intègre les différents peuples ivoiriens de façon fusionnante et crée un ensemble de valeurs qui s’imposent à tous les individus quelles que soient leurs différences culturelles. Dans ce sens, si « les représentations collectives sont extérieures aux consciences individuelles, c’est qu’elles ne dérivent pas des individus pris isolément, mais de leur concours ; ce qui est bien différent » (E. Durkheim, 1898, 26). Celles spectaculaires du didiga théâtre ont participé à la socialisation des ivoiriens par la compréhension et l’acceptation des différentes traditions populaires. Cette socialisation s’impose comme « une source de cohésion sociale. […] Elle accroît l’unité de l’organisme, par cela seul qu’elle en accroît la vie ; du moins, à l’état normal, elle ne produit pas un de ces effets sans l’autre » (E. Durkheim, op. cit., p. 26). Cela tient aux différentes techniques de mises en scène.

Zadi Zaourou présente des faits impensables parce que défiant la logique sereine. Il exploite abondamment un vaste répertoire de langages traditionnels comme le langage du corps, les gestes, les instruments, les chiffres, le silence, les sons, les couleurs, la chorégraphie, etc. Le théâtre se présente alors comme un art total qui renferme d’autres disciplines telles que la musique, la danse, les arts plastiques. Dans ce contexte précis, il participe à l’enseignement, à la formation et à la conscientisation de la population.

L’analyse des représentations du didiga théâtre permet de comprendre que cette science est un appel au développement en phase avec les principes traditionnels. Il se présente comme un art qui permet de connaître, d’apprécier et d’accepter les pratiques socioculturelles des différents peuples traditionnels. L’auteur illustre sa vision dramaturgique à travers quelques pièces telles que La tignasse (1979), Kitanmadjo (1980), La termitière (1981), Le secret des dieux (1984) et La guerre des femmes (1989). Ces pièces traduisent une culture qui invite à une prise de conscience et à une mise en garde contre l’exclusion des traditions dans le processus de développement. Zadi Zaourou dira alors que : « l’art dramatique tel que je le pratique […] est toujours un défi à la raison, à la logique sereine » (1981, 21). Grâce à cette philosophie dramaturgique, l’inventeur du didiga théâtre a permis de renverser la logique développementaliste imposée en Côte d’Ivoire par les besoins économiques. Ainsi de nombreuses personnalités culturelles du pays ont transformé la logique houphouétiste selon laquelle « la terre appartient à celui qui la met en valeur » en une logique moins belliciste et plus ouverte à la tolérance. Pour J.P. Guingané, « le véritable développement doit partir de l’homme pour aboutir à l’homme » (1988, 125).


2.1.2. L’UFRICA et les actions de développement culturel
Situé au sein de L’université Félix Houphouët-Boigny, l’UFRICA a été doté d’un département des Arts et d’un département de Communication où les étudiants sont formés dans le domaine artistique et culturel. De nombreux travaux de recherche sont conservés dans la bibliothèque de l’UFRICA. Ils témoignent des recherches en art dramatique. Ceux-ci orientent le public vers les valeurs ancestrales afin de favoriser leur épanouissement. Il en est ainsi des travaux suivants : Théâtralité du Séké [8] du peuple Krobou [9], Dramatisation des rites funéraires du peuple Nafara de Korhogo [10] Théâtralité des rites d’initiation chez les Gbatô du département de Boundiali [11]. La Problématique du lieu scénique dans le théâtre négro-africain à partir de l’espace de représentation des formes dramatiques Akan en Côte d’Ivoire [12] etc.

Si ces travaux insistent sur les traditions culturelles des peules ivoiriens, ils démontrent par ailleurs l’importance de ces traditions dans le processus de la recherche autour du développement culturel en Côte d’Ivoire, notamment à travers des démarches scientifiques visant à comprendre les pratiques ancestrales et leurs codes socioculturel.


2.1.3. L’INSAAC et les actions de développement culturel
L’INSAAC comprend à ce jour quatre écoles de formation, à savoir : l’École Supérieure d’Arts plastiques (ESAPAD), l’École Supérieure de Musique et de Danse (ESMD) et l’École Supérieure de Tourisme, d’Artisanat et d’Action Culturelle (ESTAAC). Il comprend aussi quatre centres de recherche : le Centre de Formation en Art-Thérapie, Arts Médico-légal (CFATAM), le Centre de Formation Continue, Numérique et des Conservatoires (CFCNC), le Centre de Formation Pédagogique pour les Arts et la Culture (CFPAC) et le Centre de Recherches sur les Arts et la Culture (CRAC). Avec l’instauration du système académique Licence-Master-Doctorat (LMD), l’INSAAC forme à ce jour des futurs enseignant-chercheurs dans le domaine des arts du spectacle. En plus d’assurer la formation des jeunes, de perfectionner les compétences des enseignants, des techniciens et des créateurs dans divers domaines artistiques l’INSAAC participe aussi à la recherche et la sauvegarde du patrimoine culturel artistique national en vue de sa conservation et de sa diffusion. Les premiers chercheurs de l’INSAAC ont contribué au développement de la Côte d’Ivoire à partir des réalités socioculturelles endogènes. Selon A. Bagni, Georges Niangoran Bouah [13] a étudié « les récits cosmogoniques traditionnels et légendes de création du monde » et a créé, en 1980, la drummologie qu’il définit comme une « science africaine qui se donne pour objet l’étude des tambours et de leur langage » (2013, 20).

Depuis sa création, l’INSAAC suscite, soutient et développe la création artistique traditionnelle et moderne. Cet institut conçoit et forme des troupes théâtrales connues en Côte d’Ivoire et en dehors de ses frontières. Il en est ainsi de : Dumalé théâtre, Alisso théâtre, Yrouflé théâtre, Atelier Deyakoum, Compagnie Gué-zo, Compagnie Djolo et Compagnie Baking gado. Ces troupes, à travers les représentations scéniques populaires et médiatisées, sensibilisent sur les évènements socioculturels pouvant compromettre ou favoriser le développement en Côte d’Ivoire. Les comédiens de ces troupes ont développé des thèmes de réconciliation, de paix et de développement en Afrique et particulièrement en Côte d’Ivoire.


2.2. Difficultés et contraintes
La recherche scientifique en art et culture est contrariée par des difficultés d’ordre financier, structurel, matériel, humain, institutionnel et juridique dus en partie à l’absence de volonté politique.


2.2.1. Insuffisance de financement
Les problèmes de financement sont les premiers à handicaper la recherche scientifique en Côte d’Ivoire. Il a été mal négocié par l’État ivoirien après l’adoption de la politique endogène de recherche en 1980. L’Etat français la subventionnait à hauteur de 43%. Aujourd’hui, elle ne bénéficie que de 23%. Pour un budget national de 5 813 milliards de F Cfa annoncé en 2016, seulement 5,173 milliards (soit 0,08%) y ont été consacrés. Ce montant est cependant loin des 1% du budget national recommandé par l’Union Africaine. Dans ces conditions, l’usage des fonds alloués par l’Etat fait face à des réalités concrètes de la vie professionnelle universitaire. En effet, « l’État finance les structures, de manière insuffisante d’ailleurs, mais ne finance pas les programme de recherche » (K. Traoré, 2004, 16). Pour Traoré Bakary « le mode de financement de la recherche porte sur les subventions versées par l’État qui sont malheureusement fiscalisées […]. La plupart du temps, les fonds de l’État servent à payer les salaires et frais de fonctionnement, d’où leur insuffisance et le besoin d’un fond national de la recherche » [14]. Dans ces circonstances, la recherche scientifique en art et culture se trouve marginaliser et ne peut contribuer au développement culturel national.


2.2.2. Insuffisance et vétusté du matériel de la recherche scientifique
Les locaux et les équipements de la recherche ivoirienne sont insuffisants, inadaptés et vétustes. Si le Programme Présidentiel d’Urgence (PPU) a permis de lustrer les Universités en 2012, leurs intérieurs n’ont fait l’objet d’aucune attention. Ils ne répondent à aucun confort pour la recherche. Les salles de travail sont exigües et inappropriées. Le matériel informatique est aussi bien obsolète qu’insuffisant. Les véhicules de liaisons sont insignifiants pour les besoins de recherches des communautés universitaires ivoiriennes. Les difficultés se constatent dans d’autres structures de recherche.

A ces manquements, on ajoutera ceux-ci : le vieillissement des chercheurs et la rareté de nouveaux recrutements en art dramatique, l’abandon par les étudiants de leurs formations en cours d’apprentissage, un management de soutenances de thèse peu clair. Il faut aussi souligner la mauvaise exploitation des résultats de la recherche en art dramatique et la désorganisation des structures qui l’animent.


3. Les mesures pour dynamiser la recherche artistique et culturelle dans la quête du développement social et culturel ivoirien
Des mesures à court, moyen et à long terme s’imposent afin de permettre à la recherche scientifique en art et culture d’être plus compétitive dans la recherche du développement.


3.1. Les mesures à court et moyen terme
Elles concernent le cadre juridique et institutionnel, le financement, le matériel et les résultats de recherche dans le domaine. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire fait face à une histoire, comme on l’a vu, où la question ethnique est importante. En conséquence, il ne peut plus penser le développement que sur une base économique et sociale, sans tenir compte des aspects culturels et identitaires, objets de discours et représentations multiples dans les sphères populaires. Comme le développement économique et social, le développement artistique et culturel mérite d’être politiquement apprécier autrement, car il peut se révéler comme un facteur de cohésion culturelle et sociale. Dans cette perspective, allouer des crédits de recherche à ce secteur marquerait le départ d’une prise de conscience de la dimension holistique propre au développement de l’Afrique postcoloniale, et précisément, à celui de la Côte d’Ivoire.

Ainsi l’État ivoirien gagnerait-il à adopter un statut formel qui accorde plus d’importance à la recherche scientifique en art dramatique afin de créer un cadre de travail professionnel émulatif. Pour y parvenir, quelques leviers peuvent être actionnés à court et moyen terme, parmi lesquels : l’augmentation et le suivi du financement de la recherche en art dramatique ; la réhabilitation et l’équipement en matériels adéquats de ces structures et des espaces culturels de représentations théâtrales ; la mise en place d’une politique culturelle intégrale et incitative, et qui tienne compte du rôle fondamentale des compagnies théâtrales dans le promotion et la diffusion des cultures ancestrales ivoiriennes ; la représentation dramatique en langues locales dans les médias et les zones les plus reculées du pays ; le regroupement institutionnel des structures dédiées à la recherche artistiques afin de mieux contrôler la production et les acquis de la recherche ; la création d’une banque numérique de données informatives créant un espace de concertations et d’échanges entre les acteurs du secteur à l’image du Réseau Ivoirien de Télécommunication (RIT), qui sera dédié à la recherche. Cette structure pourrait ainsi aider à la promotion et à la diffusion des résultats de la recherche artistique et culturelle, ainsi qu’à la facilitation de l’accès aux informations scientifiques acquises dans ce domaine, comme c’est le cas pour le Program of Enhancement for Research Information (PERI) [15]. Pour ce dernier aspect, on pourrait aussi imaginer la création d’une structure autonome et indépendante. Comme on le voit, il est question de professionnaliser les pratiques de la recherche en art dramatique et culturel autour d’un projet de développement national qui aiderait l’Etat ivoirien à une meilleure maîtrise de l’information scientifique et culturelle tournée vers le renforcement de la cohésion nationale, à travers une pédagogie instructive fondée sur les traditions endogènes. Les mesures à courts termes visent aussi bien le ressaisissement que la redynamisation de la recherche, de la production scientifique ainsi que celle de l’animation dramatique en Côte d’Ivoire.


3.2. Les mesures à long terme
Les mesures à long termes, elles, pourraient permettre d’atteindre plus efficacement le développement. Aussi est-il envisageable d’implanter des structures de recherches artistiques et culturelles, et particulièrement des centres de recherche spécialisés en art dramatique, dans toutes les grandes régions de la Côte d’Ivoire ; de doter toutes les universités actuelles d’Unités de Formation et de recherche (UFR) en art dramatique ; de former et recruter assez de chercheurs et enseignants-chercheurs dans ce domaine ; d’instituer un Conseil de recherche par domaine de recherche (on parlera par exemple de Conseil Supérieur de la Recherche Scientifique). La vocation d’un tel outil serait de permettre au gouvernement ivoirien d’instaurer un fond national permanent de recherche grâce auquel la recherche en art dramatique participerait aux programmes de recherches nationaux. A travers cet organisme, l’Etat définira et défendra une politique culturelle globale, notamment en articulant subventions et thématiques de recherches aux structures, acteurs et besoins nationaux, à travers des grilles de programmations des activités, des objectifs et des résultats escomptés.

A ce second niveau d’analyse, ce qui est visé est la possibilité d’engendrer un modèle économique culturel sur la base des coutumes et des traditions qui fondent l’identité de la Côte d’Ivoire. Ainsi, un nouveau réservoir d’emplois se mettrait-il en place autour des activités culturelles, dont le pays pourrait tirer profit à un triple niveau : d’abord au plan de la cohésion interne du pays et de la culture de la paix, au plan de la stabilité politique et économie et enfin au plan de l’enracinement culturel de la Côte d’Ivoire à travers son identité diverse.


Au terme de cette étude, on peut retenir que le véritable développement d’un pays est celui qui part de l’homme pour l’homme. L’art et la culture sont des richesses universelles propres à tous les hommes et qui fondent aussi bien leurs identités que leurs enracinements. Aucun développement d’une nation n’est possible en marge de l’homme et sa culture.

L’enjeu prioritaire de la recherche en art et culture est d’asseoir le développement en Côte d’Ivoire sur les valeurs endogènes et que l’art dramatique se doit de récupérer pour en faire des objets d’une communication sociale et culturelle appropriée, créant ainsi une synergie entre volonté politique, sciences dramatiques, populations et développement local. Un tel objectif requiert un changement de paradigme, aussi bien en termes de stratégie et de comportement à adopter qu’en termes de pensée.


Références bibliographiques
Aghi Bahi, L’ivoirité mouvementée : jeunes médias et politique en Côte d’Ivoire, Bamenda, Langaa RPCIG, 2013.

Colin Roland, Les Contes noirs de l’Ouest africain, Paris, Présence Africaine., 1957.

Durkheim Emile, « Représentations individuelles et représentations collectives », Revue de Métaphysique et de Morale, tome VI, 1893.

Durkheim Emile, De la division du travail social, Paris, PUF, 2007.

Guingané J. P., « Le théâtre comme moyen de mobilisation pour le développement », Théâtre africain : théâtres africains, Paris, Silex, 2004, p. 131-142.

Koné Amadou, « Contribution du théâtre au développement national », Quel théâtre pour le développement en Afrique ?, Dakar-Abidjan-Lomé, NEA, 1985, p. 55-59.

K. Kouakou, Bibliothèques et tradition orale, Paris, École Nationale Supérieure des Bibliothèques, 1981.

Pavis Patrice, Dictionnaire du théâtre, Paris, Armand Colin, 2006.

Traore Kassoum, La recherche scientifique ivoirienne : Genèse du processus de la mise en place de son dispositif et évolution de son système national, Abidjan, CNRA, 2004.

Zaourou Zadi, Fraternité Matin, Abidjan, 1981.


Pour citer cet article :
Fanny Losséni, « La recherche scientifique en art dramatique et le développement en côte d’ivoire. Bilan, difficultés et recommandations », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 1, janvier 2018.

ISBN : 978-2-912603-96-8.


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Notes :

[1Houphouët employait couramment ce dicton dans les médias ivoiriens.

[2Cette expression désigne à la fois la pratique théâtrale et l’ensemble des pièces de théâtre écrites servant de base à la représentation ou à la mise en scène. Cf. Patrice Pavis, Dictionnaire du théâtre, Paris, Armand Colin, 2006.

[3Le mot étranger est employé abusivement par une catégorie d’Ivoiriens pour frustrer ceux qui ont une culture semblable à celle des pays voisins surtout leurs concitoyens d’origines burkinabè, malienne et guinéenne.

[4Les Baoulés, ethnie d’Houphouët Boigny, originaires du centre du pays, sont considérés comme un peuple courageux et élu. Motivé par Houphouët, ils ont occupé certaines terres bété (ethnie de l’opposant politique Laurent Gbagbo) incapables, selon Houphouët Boigny, de mettre en valeur leurs terres propices à la culture de rente. Cette situation a créé des conflits fonciers et interethniques qui ont conduit à des dégâts matériels et humains.

[5Les Sénoufos et les Malinkés occupent le nord de la Côte d’Ivoire. Les premiers sont des agriculteurs pacifiques et très attachés à leurs traditions ancestrales. Ces qualités sont considérées par les commerçants malinkés comme des signes d’ignorance, de faiblesse et d’infidélité à l’islam. Frustré par l’attitude de leurs voisins, le peuple sénoufo se révolte par moment mettant en mal la cohésion sociale.

[6Les habitants du nord et du sud ivoirien se disputent l’authenticité de la nationalité ivoirienne.

[7Cette phrase attribuée à Amadou Hampaté Bah est en réalité une reformulation d’une partie de son discours prononcé en 1960 à l’UNESCO. Par comparaison entre la situation de sa région d’origine avec la conception de la préservation occidentale du savoir basée sur la conservation des livres, l’auteur voulait faire comprendre à son auditoire que l’Afrique avait d’autres richesses et témoignages de son passé que des monuments de pierre. C’est de là qu’est parti le rapprochement entre le vieillard africain et la bibliothèque.

[8Danse tradition chez les Abbés de Côte d’Ivoire

[9Thèse de Doctorat unique présentée et soutenue par Bana Jeanne en 2007.

[10Thèse de Doctorat unique présentée et soutenue par Sékongo Ibrahima en 2014.

[11Thèse de Doctorat unique présentée et soutenue par Fanny Losséni en 2015.

[12Thèse de Doctorat unique présentée et soutenue Ossey Lambert en 2015.

[13Ethnomusicologue de l’Université d’Abidjan. Il est mort en 2002. Il a dirigé le département des lettres, art, musique et musicologie. Il a été Directeur du Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire et a enseigné à l’INSAAC.

[14Juriste-conseil, Traoré Bakary s’est prononcé ainsi au Séminaire sur les orientations stratégiques de la recherche scientifique et technologique en Côte d’Ivoire à Abidjan, le 26 Septembre 2011.

[15Le PERI permet déjà aux chercheurs ivoiriens d’accéder facilement aux plus grands centres d’informations virtuelles et électroniques existants dans le monde.

 

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