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Les enfants face à la pauvreté au Gabon.
La pêche et la débrouille pour s’en sortir

Linda Joëlle Badjina Egombengani, Institut de Recherche en Sciences Humaines, Gabon


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Dans le secteur artisanal de la pêche au Gabon, l’activité est majoritairement aux mains des populations originaires d’Afrique de l’ouest. La province de l’Estuaire, qui constitue le cadre de notre étude, permet l’analyse de la problématique de l’employabilité des jeunes étrangers vivant au Gabon et les stratégies déployées pour sortir de la précarité sociale quotidienne grâce au travail de la débrouille.

Lorsqu’on observe ce terrain, un constat se dégage : la situation sociale des enfants travailleurs artisanaux dans le secteur de la pêche industrielle et maritime est marquée par leur présence surtout au niveau des activités connexes telles que l’écaillage, le commerce de glace et d’emballage, le portage des bassines de poissons sur la tête jusqu’à la sortie des marchés, le pesage du poisson auprès des mareyeurs, le tissage des filets de pêche, et l’entreposage dans des locaux réfrigérés. Une autre activité, appelée « Bolloh » consiste à enlever les poissons qui sont emmêlés dans les filets au retour des pêcheurs, moyennant une paie pour certains. Pour les autres, cela rentre dans le cadre d’un travail au compte des familles et ce, généralement, durant les périodes d’intense activité, c’est-à-dire pendant les fêtes annuelles et les vacances scolaires.

F. Manghardt montre dans sa tentative de déconstruction du terme « travail » que celui-ci se « différencie de la simple action humaine dans le sens où le premier implique une contrainte ». Elle poursuit son analyse en montrant que « cette dernière peut être librement consentie […]. Il s’agit alors de « contrainte interne » […]. Elle peut également représenter une forme d’exploitation, lorsque l’injonction est imposée de l’extérieur. Il s’agit dans ce dernier cas d’une « contrainte externe » » (2006, 23).

Comment alors qualifier le travail des enfants exerçant dans ce secteur d’activité ? Est-ce un travail qu’ils exécutent sous une quelconque contrainte ? Et de ce fait, s’agit-il de « contrainte interne » ou de « contrainte externe » ? Avant de répondre à ces interrogations, précisons bien une chose : notre analyse porte sur les « enfants travailleurs » dans leur ensemble plutôt qu’uniquement sur les « enfants pêcheurs » parce qu’il ne s’agit pas uniquement des enfants qui pratiquent l’activité de pêche, mais aussi de tous ceux qui exercent un métier connexe à l’activité de pêche.

L’exercice des activités connexes à la pêche a fluctué dans le temps, selon les changements qui se sont opérés dans le secteur de la pêche dans la province de l’Estuaire. Les évènements de déguerpissement de certaines communautés de pêcheurs dans certains sites [1] ont entraîné le déplacement des populations d’un site à un autre, ou la cessation de plusieurs emplois informels liés à la pêche. C’est le cas des sites choisis pour notre terrain qui abritent des activités : le « Port Môle », le marché du « Pont Nomba », le village de pêcheurs appelé « Grande poubelle », qui sont situés respectivement dans les communes de Libreville et d’Owendo [2]. Ce terrain que l’on peut qualifier de « disséminé » et « relevant d’acteurs fluctuants et dépendant d’une observation flottante » (M. Kilani, 2012, 341), présente une population variée d’acteurs d’un secteur dont les besoins en main d’œuvre incitent à l’emploie des enfants.

Cette contribution s’intéresse à l’étude des secteurs de la pêche industrielle et artisanale maritime, ainsi qu’à celles des conditions d’intégration sociale des enfants employés dans ces secteurs, non sans questionner la perception théorique du travail.


1. Le « travail des enfants » : essai de définition
Le travail formellement défini « dans les pays du Nord, notamment avec la création de la sociologie du travail » et qui est « historiquement et culturellement conditionné […], met en avant le rapport interactionnel entre l’activité effectuée et l’identité de l’individu qui l’effectue » (op. cit., p. 22-23). Cette définition soulève un problème du fait que « cette conception ne couvre pas d’autres réalités étrangères » et invite à « se décentrer et de prendre en compte l’expérience in situ des personnes auxquelles nous nous intéressons afin de déterminer en quoi leur expérience et leurs croyances font sens d’une réalité donnée et non ce qu’est le travail en général pour cette population » (op. cit., p. 25-26).

Pour cette auteure, le travail doit être remis ici « dans son contexte d’observation car sa perception dépend très largement de la situation socio-économique de la société alors considérée » (op. cit., p. 39). Pour cela, Manghardt s’appuie sur cet exemple : « en ce qui concerne les pays du Sud, nombre d’activités s’effectuent sans pour autant rentrer dans une logique purement économique. […] C’est le cas du « placement » […] selon lequel un enfant est confié à un autre membre de la famille qui lui assure foyer, nourriture et scolarisation en échange de tâches ménagères ou autres petits services contribuant au fonctionnement du ménage et de la famille « d’accueil » » (idem, p. 23).

A cela, s’ajoute le fait que « chaque acteur a sa vision propre de son activité. Par conséquent, ce qui constitue une activité en « travail » ou non ne dépend pas de critères définis antérieurement mais des échanges entre les différents acteurs concernés, directement engagés dans le même contexte d’interaction » (idem, p. 25). De plus, « il faut aussi prendre en compte les conditions socio-économiques des populations étudiées dans la mesure où un contexte de précarité implique d’autres stratégies et le développement d’autres formes d’activité » (ibidem, p. 25).

La notion d’« enfance » quant à elle est « un phénomène construit, en fonction du contexte social, économique et culturel dans lequel il est considéré » (idem, p. 39). Selon les organismes tels que l’OIT et l’UNICEF, « il y aurait actuellement dans le monde quelque 120 millions d’enfants, âgés de 5 à 14 ans, travaillant à plein temps et ce chiffre s’élève jusqu’à 250 millions si nous incluons tous les enfants qui travaillent mais qui ont en même temps une autre activité à côté. La presque totalité de ces enfants se trouve dans les pays en développement, soit 32% en Afrique » (op. cit., p. 28-29). Quant à l’âge auquel les enfants peuvent accéder au travail, « la Convention n° 138 de l’OIT sur l’âge minimum d’admission à l’emploi » de 1973 spécifie que la limite inférieure d’âge pour accéder à l’emploi doit être de 15 ans et de 18 ans pour les travaux dangereux. Pour ce qui est des travaux légers, ils peuvent être confiés à des enfants dès l’âge de 12-13 ans. Ainsi, la norme des 15 ans est la référence la plus largement retenue lorsqu’il faut recenser le nombre d’enfants travaillant dans le monde » (idem, p. 28). Dans le secteur de la pêche artisanale maritime à Libreville, nous avons pu observer que l’âge moyen des enfants travailleurs varie entre 15 et 17 ans [3].

L’Organisation Internationale du Travail (OIT) précise, selon une « conception qu’a le Nord du travail et de l’enfance, conception qu’il essaie encore de transposer au Sud au travers de projets et de principes directeurs », que « le travail des enfants, ce n’est pas des emplois pour les enfants. Ce n’est ni une expérience de travail intéressante ni un apprentissage couplé avec les études qui rehausse les perspectives d’un enfant. Le travail des enfants – dans ses pires formes – est un abus de pouvoir. C’est une situation où les adultes exploitent pour leur profit personnel des jeunes – êtres naïfs, innocents, vulnérables et exposés aux dangers » (ibidem, p. 28). Par contre, l’UNICEF [4] invite à une distinction entre « travail acceptable » et « travail intolérable », selon que le travail renforce ou favorise « le développement physique, mental, spirituel, moral ou social de l’enfant sans compromettre sa scolarité, ses loisirs et son repos » (idem, p. 26), ou qu’il soit « destructeur ou synonyme d’exploitation. Entre ces deux pôles, on trouve de vastes zones d’activité avec un travail qui ne nuit pas forcément au développement de l’enfant » (ibidem, p. 26).

Le code du travail gabonais quant à lui, en son titre 1 de l’article 4 (loi n° 3/94), criminalise tous genres de travaux forcés. De même, la loi 09/04 « concernant la prévention et la lutte contre la traite des enfants en République gabonaise » promulguée en septembre 2004, interdit le trafic des enfants pour exploitation économique et sexuelle. Selon le comité des droits économiques, sociaux et culturels [5] , le travail des enfants est toujours largement répandu, en particulier dans l’agriculture et le secteur informel. Le comité observe avec préoccupation que le cadre juridique ne reflète pas pleinement les normes juridiques internationales en vigueur dans le domaine du travail des enfants, en particulier, eu égard à la définition des catégories de travaux dangereux (art. 10, par. 3).

Autrement dit, l’idée que l’on doit se faire du travail des enfants dans le secteur artisanal de la pêche au Gabon nécessite de tenir compte de la réalité socioéconomique dans laquelle évoluent les enfants travailleurs et de leurs points de vue sur leurs activités. Aussi, seuls ces derniers peuvent qualifier la réalité qui est la leur. Ce que dans d’autres aires géographiques on qualifierait de « travail acceptable », dans d’autres, il pourrait s’entendre comme « travail intolérable », et vice versa. Et c’est à ce titre que F. Manghardt, défend l’idée que « La définition du travail qui domine dans les pays du Nord implique […] souvent un regard misérabiliste sur ces activités. Elle se double d’une conception du travail qui exclut les enfants » et « dans ces situations, ce que nous verrions trop vite comme de l’exploitation ou comme une activité marginale est, en fait, bien souvent organisé par des règles informelles partagées et constitue des stratégies adaptatives imaginatives qui répondent à des besoins particuliers, tels que celui de la survie » (ibidem, p. 25). Qu’en est-il de la situation du secteur de la pêche artisanale maritime au Gabon ?


2. Les « enfants travailleurs » dans le secteur de la pêche industrielle
Dans le secteur de la pêche industrielle, on relève la présence d’enfants dans les métiers exercés à terre, c’est-à-dire à quai. En effet, du fait de la pénibilité liée à l’exercice de la pêche et des risques encourus dans l’exercice des métiers connexes à la pêche en haute mer, il semble qu’aucun enfant ne soit admis dans les bateaux de pêche. « Seuls des adultes, « connaisseurs » de la mer et du « métier » sont habilités à aller en mer » [6] . De même, le métier d’« « écailleur de poisson » n’est pratiqué que par des adultes » [7].

L’activité d’écaillage est pratiquée en effet par une population exclusivement masculine. Aucune autre qualification ne semble être requise pour l’exercer même si elle est considérée comme une profession à part entière par les écailleurs et qu’elle se pratique à l’aide d’outils certes rudimentaires mais qui exige de posséder une certaine expertise dans leur maniement, dans la majorité des lieux de débarquement et de vente des produits de la pêche tels qu’au Port-Môle et le Pont Nomba. Constitué de « praticiens permanents et occasionnels, […] l’activité d’écaillage regroupe tout de même 16% des effectifs des écailleurs de ceux dont l’âge varie entre 15 et 20 ans. L’habilité et la rapidité dont font preuve cette jeune population en est un atout dans cette activité » (J.-O. Manfoumbi-Maganga, 2007).

Les enfants présents dans le secteur industriel de la pêche sont considérés comme faisant partis de la catégorie d’ « actifs occasionnels » car, il s’agit essentiellement d’enfants scolarisés, qui exercent ces activités en période de vacances scolaires. Pour la plupart, « ils ont un niveau d’étude correspondant à la 2nde et gagnent après une journée de travail l’équivalent de 15.000 FCFA. C’est un travail qui leur permet de subvenir à des besoins ponctuels et à s’occuper de façon ludique et utile » [8].

L’exercice des métiers connexes à la pêche industrielle permet aux enfants travailleurs d’assumer certains de leurs besoins et explique ainsi leur attachement à ces activités. En effet, plusieurs enfants travailleurs reviennent en saisons de hautes activités économiques auprès de leurs employeurs renouveler leurs contrats de travail. Pour les employeurs, le respect de la loi est plus qu’inévitable du fait de leur surveillance par certaines instances telles que l’inspection du travail.


3. Les « enfants travailleurs » et le secteur de la pêche artisanale maritime
En ce qui concerne la pêche artisanale maritime, l’objectif visé ici est de comprendre, sous l’angle de la pratique de cette activité qui se situe aux croisements des préoccupations gouvernementales pour son développement, par une promotion accrue de l’implication des nationaux dans ce secteur économique et par le respect des droits fondamentaux des enfants, les influences des activités liées à la pêche pratiquées par les enfants travailleurs sur leur mode de vie et leurs rapports aux autres.

Nous distinguons dans le secteur de la pêche artisanale maritime trois catégories d’enfants travailleurs : ceux qui ont un lien direct avec ce secteur du fait qu’ils sont issus de familles de pêcheurs, et qui y exercent par choix ou par « contrainte interne », d’une part ; et d’autre part, ceux qui sont issus de familles de pêcheurs et qui exercent l’activité par obligation ou « contrainte externe ». Enfin, ceux qui ne sont pas issus de familles de pêcheurs et qui exercent cette activité par choix personnel.

Dans le premier groupe de travailleurs infantiles, on observe un apprentissage du métier auprès des parents du fait d’une proximité quotidienne et de l’aide permanente portée aux parents par l’enfant de facto en situation d’apprenant.

Le second groupe est constitué d’enfants dont les parents ont momentanément décidé leur exclusion de la famille en raison des difficultés de type « hardships » (F. Manghard, op. cit.) rencontrées de façon soudaine. Parmi celles-ci, on note la maladie, les problèmes économiques « financial harship », le décès, ou encore les circonstances de pauvreté « well-being of the child (ren) ». Cette dernière notion invoque le fait d’offrir de meilleures chances à l’enfant, en le confiant à quelqu’un d’autre.

Le récit de Toumde, jeune pêcheur âgé de 16 ans illustre bien ce cas : « né au Nigéria je pratique la pêche comme activité. C’est mon oncle qui me l’a appris. Nous travaillons tous les jours sauf les dimanches. Je n’apprends plus. J’ai quitté le Nigéria à l’âge de 8 ans dans le but de venir poursuivre mes études au Gabon. Grande a été mon étonnement quand mon oncle a décidé de me faire travailler avec lui et remettre mes études à plus tard. Je n’ai pas choisi de faire la pêche. Toutefois je reçois un salaire chaque mois dont une partie est envoyé à mes parents au pays et l’autre part en grande partie va dans l’épargne. Car quand j’aurai une grande somme d’argent et que je pourrai être autonome, j’irai louer et m’inscrire dans un centre de formation ».

Comme ce récit le montre, les raisons qui poussent les parents à confier leurs enfants aux pêcheurs émanent, soit des difficultés rencontrées, soit de tout changement brutal susceptible de déstabiliser la situation familiale ou professionnelle (décès, absence de financement des études). Par ailleurs, il existe une autre situation qui correspond à la notion d’ « investment » entendue comme « le fait d’envoyer son ou ses enfants travailler et gagner de l’argent serait principalement motivé par le salaire versé en contre partie du travail fourni qui servira, par la suite, à financer les études d’autres enfants » (idem, p. 70-71).

En définitive, le fait qu’ils soient nés ou non dans leur pays d’origine ou même qu’ils soient issus d’une famille de pêcheurs ou non, ne change pas considérablement la trajectoire professionnelle dans laquelle les jeunes travailleurs d’origine étrangère s’inscrivent : une fois qu’ils ont atteint l’âge requis selon leurs « formateurs » ou leurs « tuteurs », les enfants travailleurs d’origine ouest-africaine exercent toujours pour le compte d’un parent proche ou d’un tuteur, qu’ils aient fait librement ce choix ou non.

C’est le cas de Daniel Abiola, un jeune pêcheur de 17 ans né au Nigéria et issu d’une famille de pêcheur sis au village de pêcheurs dit BTI dans la commune d’Owendo. « Mon activité principale c’est la pêche, dit-il. Je l’ai appris de mon grand-frère. Pour faire la pêche nous utilisons comme matériel la pirogue, le filet, le moteur, pétrole et pagaies. Je travaille tous les jours sauf le dimanche pendant une demi-journée ou en soirée durant 5 heures de temps. J’ai arrêté l’école il y a 5 ans. Je n’ai pas choisi de faire la pêche. J’apporte juste mon aide à mon « grand » et travaille pour son compte. Si j’avais le choix, je retournerais sur le banc de l’école. Je ne reçois pas de l’argent pour l’activité que je pratique ».

D’autres jeunes n’ont pas le choix que de pratiquer la pêche parce qu’ils n’ont pas de meilleures alternatives. Olafemi Iwjoma, jeune pêcheur de 15 ans né au Gabon et issu d’une famille de pêcheur déclare à ce propos : « je ne suis jamais allé à l’école. J’ai appris à pêcher grâce à mon père. Je suis obligé de faire ce métier car je ne sais rien d’autre. Je ne suis pas payé. Je travaille au compte de la famille sans argent de poche sauf en période de grande fête où à chaque fois mon père me donne une petite somme pour aller m’amuser ».

Comme ces deux propos le suggèrent, il semble qu’il y ait comme une « tradition de placement » dans ces communautés où « l’accent est donc mis sur la reproduction des tâches et la transmission intergénérationnelle des responsabilités et des métiers. Il n’est souvent pas question de sortir de l’économie de subsistance, tout simplement parce que les moyens manquent. Dans cette optique, le travail des enfants est perçu comme un instrument de reproduction sociale utilisé pour garantir la pérennité de la communauté. Ce travail est conçu comme une forme de socialisation informelle puisque ne passant par l’école » (idem, p. 77-78).

On intègre également les enfants travailleurs qui seraient issus d’un trafic dont la finalité est le travail forcé. En effet, le lien direct entre le secteur de la pêche artisanale maritime et les enfants victimes de travail forcé ou d’esclavage peuvent être établis d’emblée, vu que le Gabon est une destination transitoire pour les enfants en provenance de l’ouest africain, sachant de fait que c’est par les voies maritimes, notamment les estuaires et les rivières, que les trafiquants acheminent leurs victimes (S. Loungou, 2014).

Enfin, pour ceux des enfants travailleurs n’étant pas issus de familles traditionnellement en activité dans la pêche et qui exercent cette activité par choix individuel, les données issues des entretiens montrent qu’il s’agit de jeunes gabonais ou étrangers désirant se prendre en main assez tôt pour « conjurer le sort » d’un avenir déclaré inéluctablement incertain.

C’est le cas d’Isaac Bekale, jeune gabonais de 17 ans qui affirme : « cela fait 2 ans que je pratique la pêche. Je ne suis pas issu d’une famille de pêcheur. J’ai appris ce métier en côtoyant les pêcheurs nigérians. Ils m’ont montré comment m’y prendre. Je travaille du lundi au vendredi pendant une demi-journée. J’ai arrêté mes études en classe de 6e, orphelin de mère je n’ai jamais connu mon père. Cette activité me permet de subvenir à mes besoins et à ceux de ma petite sœur qui a 14 ans. Je fais des économies pour que plus tard je puisse suivre une formation en électricité bâtiment et avoir un emploi stable. Pour le moment je pêche pour le compte d’un pêcheur nigérian Adebawo ».


4. L’intégration sociale des « enfants travailleurs »
Au Pont Nomba, aucun des enfants issus des familles de pêcheurs n’y travaillent. Ce site est surtout fréquenté par des jeunes déscolarisés des quartiers environnants des communes de Libreville et d’Owendo et de nationalité gabonaise. Cette absence d’enfants de pêcheurs étrangers s’expliquerait par le fait qu’ils vivraient exclusivement au sein de leurs communautés. En effet, l’intégration de ces enfants au sein du reste de la société n’est pas toujours facile à cause de leur situation administrative illégale (sans papier). Ils éviteraient de sortir du cadre de leur communauté, se limitant aux structures qui s’y trouvent (écoles, dispensaires de fortune, etc.) pour éviter des contrôles de police. En période de basse activité précisément quand le poisson se vend mal, seuls les enfants issus des communautés de pêcheurs travaillent au compte de leurs familles au sein desquelles on trouve aussi des jeunes gabonais salariés.


La situation sociale des enfants travailleurs du secteur de la pêche artisanale maritime est confortée par une certaine « influence culturelle ». En effet, ce que nous appellerons ici « déterminisme culturel » pour qualifier la nature de cette influence culturelle traduit l’inévitable passage, par la volonté d’un membre de la famille direct ou d’un proche à encourager ou « obliger » un jeune dans la pratique de la pêche comme une transmission d’un héritage familial. Or, cette forme de transmission est plutôt perçue comme une « obligation » du fait qu’elle laisse souvent très peu de place à un choix professionnel personnel.

Par ailleurs, pour la plupart, cet état d’obligation est toléré car elle est aussi considérée comme une phase transitoire nécessaire pour atteindre une autonomie financière future et par là, la possibilité de réaliser un projet personnel, un épanouissement moral et un certain bien être. Les métiers exercés par les jeunes travailleurs dans le secteur artisanal de la pêche constituent ainsi une phase transitoire dans les parcours professionnels individuels. L’absence de cadre juridique [9] qui régirait les activités de petits commerces dans lesquelles les enfants travailleurs s’investissent constitue une menace pour ces derniers et peut être assimilée comme une brèche pour ceux qui les « exploitent » et qui peuvent la saisir à tout moment pour les abuser. La législation en matière du travail des enfants semble être respectée par contre dans le secteur industriel de la pêche et dans une moindre mesure dans le secteur artisanal.


Références bibliographiques

Aduayi-Diop Rosalie, Survivre à la pauvreté et à l’exclusion : le travail des adolescentes dans les marchés de Dakar, Paris, Karthala Editions, 2010, 234 pages.

Breton Yvan, Labrecque Marie-France, L’agriculture, la pêche et l’artisanat au Yucatan : prolétarisation de la paysannerie maya au Mexique, Presses Université Laval, 1981, 384 pages.

Chauveau Jean-Pierre, Jul-Larsen Eyolf et Chaboud Christian, Les pêches piroguières en Afrique de l’Ouest : Pouvoirs, mobilités, marchés, Paris, Karthala, 2000, 383 pages.

Kilani Mondher, Du local au global, Paris, Armand Colin., 2012 (2nde édition).

L’action de l’IPEC contre le travail des enfants : Faits marquants de 2006, Genève, Bureau International du Travail, 2007.

Loungou S., Le trafic d’enfants, un aspect de la migration ouest africaine au Gabon, Les Cahiers d’Outre-Mer [En ligne], 256 | Octobre-Décembre 2011, mis en ligne le 01 octobre 2014, consulté le 08 janvier 2016. URL : http://com.revues.org/6389 ; DOI : 10.4000/com.6389.

Mabounda D. et al., Evaluation de la contribution du secteur des pêches à l’économie gabonaises, FAO/PMEDP, Libreville, 2005.

Manfoumbi-Maganga J.-O., 2007, L’activité d’écaillage dans l’agglomération de Libreville, Mémoire de Géographie, UOB, Libreville, 2007.

Manghardt France, Les enfants pêcheurs au Ghana, Paris, L’Harmattan, 2006.

Yanga Ngary Berthin, La modernisation quotidienne au Gabon. La création de toutes petites entreprises, Paris, L’Harmattan, 2008.


Pour citer cet article :
Linda Joëlle Badjina Egombengani, « Les enfants face à la pauvreté au Gabon. La pêche et la débrouille pour s’en sortir », Revue Oudjat en Ligne, numéro 1, volume 2, janvier 2018.

ISBN : 978-2-912603-96-8.


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Notes :

[1En 2005, plusieurs communautés de pêcheurs se sont vues démantelées aux motifs qu’elles abritaient des activités illégales.

[2Le Port Môle est le lieu de débarquement des bateaux de pêche et des plaisanciers. On y vend aussi des produits de la pêche. Au Pont Nomba débarquent des pirogues de pêcheurs artisans marins. S’y trouve également un marché des produits halieutiques issus de la pêche artisanale maritime. Grande poubelle concentre des hommes et de femmes ayant respectivement comme activités principales la pêche et le fumage de poisson.

[3En raison d’une absence de statistiques fiables sur la population des enfants intervenants dans ce secteur d’activité, nous ne pouvons établir des analyses que sur les résultats de nos propres recherches menées sur le terrain, les statistiques sur la question qui nous intéresse n’étant pas fiables à ce jour.

[4UNICEF, La situation des enfants dans le monde 1997. Par Carol Bellamy, Directeur général de l’UNICEF, Genève : UNICEF 1997.

[5Issus des observations finales du rapport E/C.12/GAB/CO/1 publiées le 27 décembre 2013.

[6Propos recueillis auprès de Monsieur Charles, capitaine d’armement, en février 2016.

[7Données issues de nos observations et au cours d’entretiens avec des acteurs du secteur pêche en février 2016.

[8Propos issus de nos entretiens avec le capitaine d’armement au Port Môle de Libreville en février 2016.

[9L’ordonnance N°19/89 du 28 septembre 1989 (Annexe 5) réglementant les activités commerciales au Gabon ne fait mention des activités connexes à la pêche.

 

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